Hassan Jarfi : « Enseigner la culture de la différence, de l’altruisme… »

Hassan Jarfi« Le matin du 21 avril, je me trouve dans le salon quand le téléphone sonne. C’est Ihsane. « Allo Ba, ça va? Maman est là? Tu peux me la passer? » Il lui souhaite un bon anniversaire. Le lendemain, un état d’inquiétude s’empare de moi : Ishane n’a plus téléphoné depuis la veille. Mon cœur n’arrive pas à se calmer… »

Le combat d’un père et d’un citoyen

Quelques jours plus tard, le corps d’Ishane Jarfi était retrouvé dans un champ à Nandrin, en région liégeoise. Ce jeune garçon de 32 ans avait été kidnappé, puis battu et torturé à mort. Ishane était musulman. Ishane était homosexuel. Le crime, crapuleux, avait choqué la Belgique entière. Dans la foulée, quatre suspects étaient arrêtés et inculpés pour détention arbitraire, meurtre, traitements inhumains et indignes et actes commis par haine de l’appartenance sexuelle de la victime.

Tout cela, c’était en 2012. Il y a un peu plus d’un an. Aujourd’hui, son père, Hassan, souhaite témoigner à travers un livre – « Le couloir du deuil » aux éditions Luc Pire – et une fondation qui vise à promouvoir le Vivre Ensemble et à lutter contre toutes les formes de discrimination raciale, homophobe, ethnique, etc. Un combat que cet ancien professeur de religion islamique à l’Athénée Charles Rogier de Liège va mener dans les écoles, dès la rentrée prochaine. Une façon de maîtriser sa colère, sa peine et de la transformer en quelque chose de positif. Une forme de résistance face au silence d’une société souvent complice – car trop passive – de l’intolérance.

Aux élèves, il parlera bien sûr de son fils, qu’il adorait, de sa vie, de son caractère, de sa mort. Mais aussi de sa religion : l’Islam… où l’homosexualité est un péché. « Je défends le droit à l’existence, à la vie digne, à la reconnaissance de tous les êtres, quels qu’ils soient, alors que les adversaires défendent un texte… divin, selon leur compréhension ». Le discours d’un père, mais aussi celui d’un citoyen éclairé qui sera sans doute à même de mieux toucher une communauté réputée pour son conservatisme sur le plan des mœurs, son respect des traditions et son hostilité à l’égard de la raison… mais qui ne sera jamais un ensemble homogène. « Sans vouloir défendre la communauté musulmane, je reste convaincu que les musulmans sont ouverts au dialogue et à la connaissance, que, foncièrement, ils ne sont pas homophobes, vu que certains musulmans sont homosexuels ».

Sensibiliser les élèves à l’homosexualité et aux questions de genre

L’enseignant est en tout cas bien décidé à faire de sa confession un atout : « Si un professeur ou animateur non musulman venait expliquer la pratique culturelle à des élèves musulmans, sa crédibilité serait moindre que si le message était transmis par un musulman. L’explication viendrait du fait que les élèves accordent plus d’importance à la source du message qu’au canal et au contenu ».

Pour Hassan Jarfi, « la guerre contre l’homophobie est déclarée ». Et elle se mènera sur trois fronts : l’école, la famille… et enfin la société« Sans prétendre détenir la bonne réponse, je pense qu’il est plus facile d’enseigner aux enfants les principes et les valeur du vivre-ensemble, de la tolérance (Hassan n’aime pas tellement ce mot, lui qui estime qu’on n’est pas ici pour tolérer ou pas, on est là pour vivre ensemble. « Il ne m’appartient pas de tolérer quelqu’un, parce qu’il ne m’appartient pas de décider qui a le droit de vivre ou non, d’être comme ça ou autrement »que d’essayer d’effacer ce qui a déjà été gravé dans les esprits et qui se reproduit dans les usages, que la société confirme et renforce. Mais l’école ferait cavalier seul si la société civile et les familles ne mènent pas le même combat en parallèle. Mon objectif est de gagner du terrain, je ne rêve pas de changer les mentalités ».

La démarche vient en tout cas compléter l’offre d’autres associations qui essaient elles aussi de sensibiliser les élèves à l’homosexualité et aux questions de genre. C’est le cas d’Arc-en-Ciel Wallonie, par exemple, qui, l’an dernier, a mis sur pied des modules d’animation destinés au établissements secondaires. Des animateurs homosexuels se rendent dans les classes pour témoigner de leur vécu, répondre aux questions que pourraient se poser des adolescents. Les scénarios sont adaptés en fonction des souhaits des enseignants et de l’âge des élèves. Jeux, clips musicaux, petits films… Une belle matière de pratiquer une des nouvelles missions de l’école : l’Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle (EVRAS).

Une mission que l’homme juge essentielle : « Les élèves, quelque soit leur niveau, sont rétifs à des questions qui touchent leur mode de vie, surtout si ce mode de vie est géré par des textes ou des traditions ». Et bien qu’il ne soit pas sûr de détenir la bonne réponse, Hassan Jarfi est convaincu que c’est en donnant aux jeunes les moyens de penser et d’argumenter que l’on combattra toute forme d’obscurantisme.

Un site Internet a récemment été créé et permettra à ceux qui le souhaitent d’entrer en contact avec Hassan Jarfi. Une page Facebook existe également et continue à honorer la mémoire d’Ihsane.

Commentaires

  1. Grâce dit :

    Donc pour ces meurtriers obscurantistes, tuer est moins grave que d’être homosexuel. Comment est-il possible que des gens adhèrent à pareil principe ?

    1. oups dit :

      Une question de foi comme la cartomancie ou l’astrologie (lu dans les commentaires d’enseignons.be). J’ai trouvé cela tellement « gros » et pourtant si vrai !

  2. Grâce dit :

    Cher Hassan, dans mon précédent message, j’ai oublié de vous dire tout le respect que suscite chez moi votre réaction. Je dois hélas l’avouer, la famille musulmane de mon conjoint restée au pays, laïque autrefois, se fondamentalise ces derniers temps. Cela nous attriste beaucoup.