« Partager du savoir était une passion et le sera toujours »

Depart« Hé oui, je fais partie maintenant de ce pourcentage de jeunes enseignants qui décide avant les quatre premières années de réfléchir à s’orienter vers une autre voie. » Peut-être avez-vous déjà lu le coup de gueule d’Antoine Gobbe-Maudoux sur les réseaux sociaux. Plus de 1.500 partages sur sa page personnelle et plus de 750 « j’aime » en 24h sur le site d’Enseignons.be. Le jeune instituteur a décidé de tourner la page, de quitter sa classe… après seulement quelques mois de carrière. Comme des centaines de jeunes collègues, il est amer et a souhaité le partager avec ses pairs. Une forme de catharsis en quelque sorte.

« Je suis loin d’être le seul… »

Les réactions n’ont pas manqué. « Parti en n’ayant enseigné que trois ans, si j’ai bien lu! C’est plus que modéré comme expérience pour en parler en « passionné », s’interrogeait Patrick, un de nos lecteurs. Cependant, il faut aussi pouvoir lire ce genre de témoignage et en tirer des leçons… » C’est pour cette raison que nous avons contacté Antoine, pour lui poser quelques questions sur son expérience de jeune enseignant.

Votre carte blanche a déjà été partagée des centaines de fois en quelques jours. Vous vous attendiez à un tel engouement?

« Non, pas du tout! L’idée principale de cette démarche était de faire partager ma désillusion personnelle avec mes proches, mes amis (dont beaucoup d’enseignants) et de, pourquoi pas, entrer en débat sur le sujet. Je n’ai absolument pas écrit cela en voulant faire une révolution, c’était juste un cheminement personnel que je devais faire. Je me suis vite rendu compte que j’étais loin d’être le seul vu l’ampleur du phénomène. »

Certains enseignants, réagissant sur notre page facebook, ne comprennent pas votre abattement et s’étonnent de vous voir quitter le métier avant votre 4e année. Etiez-vous si peu passionné?

« Je peux les comprendre et j’admire réellement ces enseignants qui arrivent à rester passionnés aussi longtemps. C’est en effet un métier qui ne peut bien fonctionner que s’il y a de la passion derrière. Mais la passion comme tout s’entretient. Pour ma part, voir un enfant qui ne comprenait pas y arriver, est la plus belle des récompenses et certains vous diront qu’il n’en faut pas plus pour nous combler, nous enseignants. C’est à moitié vrai. L’école aujourd’hui n’est plus centrée sur cela. On ne veut plus faire en sorte que les enfants comprennent, on veut qu’ils aient de bons résultats, de bonnes notes pour remplir de beaux bulletins. On passe à côté de l’essentiel et malgré ma passion, je ne peux pas regarder ça sans rien dire. A titre d’anecdote, je m’oriente vers de l’animation pédagogique, guide d’excursion, éducateur… Partager du savoir était une passion et le sera toujours. »

« Le monde politique manque de « terrain » »

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées au début de votre carrière (recherche de travail, accueil des collègues, soutien de la direction…)?

« Pour ma part, je n’ai pas retrouvé ce genre de difficultés. J’ai trouvé du travail facilement et j’ai été accueilli correctement par mes collègues. Je pense que les problèmes ne se trouvent pas réellement dans les écoles mais « au-dessus ». Le monde politique, qui prend les décisions, manque cruellement de « terrain » et pousse l’école dans la mauvaise direction, selon moi. Le problème est que cette direction, il faut la suivre (les inspecteurs sont souvent là pour le rappeler). Cela amène des pressions sur les directions qui inévitablement les déchargent sur les enseignants. Bien sur, on parle ici en termes de généralisation (un peu abusive) et je suis souvent fier de voir une direction s’opposer et soutenir jusqu’au bout ses enseignants dans leur liberté pédagogique. De mauvaises décisions sont prises, ce qui amène le ras-le-bol des directions, des enseignants, des parents, des enfants… »

Pensez-vous que l’école normale vous avait bien préparé à affronter la réalité du terrain?

« Clairement, non. L’école normale donne des bases pour être un minimum préparé. Mais vous ne pouvez pas demander à un jeune enseignant qui totalise 180 heures de stages d’être ultra-performant pour gérer une année entière. On manque dans ces études de « pratique ». Oui, nous étudions tous les schémas de pédagogie des apprentissages, de la sociologie, la pédagogie du développement de l’enfant mais on ne nous apprend pas à compléter un registre (chose obligatoire et très importante), par exemple. Ça manque de concret, ça manque là-aussi de « terrain ». »

« On ne parle qu’en termes de productivité »

Vous épinglez une pression exercée sur les enseignants pour « montrer des chiffres, des résultats… ». L’école passe à côté de sa mission selon vous?

« Je voudrais vraiment que l’on me dise quelle est la mission de l’école aujourd’hui. Qui définit cette mission? Moi, j’aurais envie de dire les enseignants et les directions. Ce n’est pas le cas. Les enseignants réclament le droit d’être un peu plus libres, moins surveillés, qu’ils puissent expérimenter sans crainte. Mais on demande à l’école de fournir de beaux résultats! Il suffit de voir le foin autour du CEB de cette année : chute dans le pourcentage de réussite, crise pédagogique… On ne parle qu’en termes de productivité, d’empêcher le redoublement. Mais quand parle-t-on concrètement de l’enfant? Ils ne sont que des numéros qui aident ou enterrent quelques politiques. »

Si ces chiffres ne sont pas l’objectif que doit poursuivre l’école, comment définiriez-vous notre vrai travail?

« Définition du mot « enseigner » dans le Larousse : « Faire apprendre une science, un art, une discipline à quelqu’un, à un groupe, le lui expliquer en lui donnant des cours, des leçons ». Nous y voilà. De n’importe quelle manière, l’enseignant doit faire apprendre. Je suis contre les courants pédagogiques qu’on nous oblige à suivre. Je ne crois pas que le constructivisme soit bénéfique tout le temps. Je ne pense pas que le frontal soit mal. La majorité des choses que nous connaissons, que nous avons apprises, l’ont été de manière frontale. Les parents en sont les meilleurs exemples : eux, n’ont pas besoin de constructivisme ou de différentiation pour faire apprendre. Pourtant, ce sont bien eux les premiers « enseignants ». Simplifions la vie des écoles, laissons les enseignants choisir comment enseigner, laissons leur la liberté qu’ils méritent. Ne dit-on pas « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse? » »

Qu’est-ce qui pourrait vous motiver à revenir dans une classe?

« De voir que l’on veut repenser l’école mais de la bonne manière. Je reviendrai en courant lorsqu’en politique, à la Communauté française, on partira de l’enseignant (en bas de l’échelle) pour remonter tout en haut. Et à ce moment-là, l’enseignant sera à sa véritable place, au centre de tout. Car finalement, ce n’est pas Madame la Ministre de l’Éducation qui va en classe assurer le bon apprentissage des enfants, mais elle doit ses bons (ou moins bons) résultats aux enseignants qui sont, pour moi, les véritables piliers de l’Éducation. »