Le décret qui va augmenter les inégalités

PhiloCarte blanche de Thibault Vanesse, enseignant.

Combattre les inégalités scolaires est l’objectif annoncé par le gouvernement (sortant) de la Communauté Française. Si l’on peut supposer que cet objectif est vraiment voulu par les membres de ce gouvernement, il faut bien constater que les moyens qu’il utilise, et surtout les moyens qu’il ne met pas en œuvre font que le décret qui modifie l’organisation du premier degré va augmenter sans aucun doute les inégalités.

Le non-redoublement en première année du secondaire?

La première disposition qui est inégalitaire est la règle de non-redoublement en 1ère année du secondaire. Le redoublement en soi n’est pas une bonne solution. C’est évident. Mais dire que le redoublement a pour cause les échecs postérieurs des élèves qui l’ont subi revient à incriminer les médicaments pour les rechutes ultérieures. C’est mélanger les causes et les conséquences.

Ce décret ne va rien changer de manière positive

Ce décret ne va rien changer de manière positive. Les conseils de classe étaient déjà souverains, et nombreux sont ceux qui appliquaient de manière implicite cette logique de permettre à un élève de rattraper un ou plusieurs échecs en laissant passer cet élève dans la classe supérieure, que ce soit dans le premier degré ou dans les 2ème ou 3ème degré. Ces écoles accompagnent cette mesure par des remédiations, des travaux de vacances, et surtout par une motivation de l’élève. C’est en effet une preuve de confiance vis-à-vis de l’élève de le laisser passer alors qu’un ou plusieurs échecs auraient justifié un redoublement. Dans le nouveau système, ce ne sera plus une confiance dans les capacités de l’élève de mettre en œuvre ce qui est nécessaire pour pallier ses lacunes. Ce sera une règle administrative. Sans plus.

De plus en plus d’élèves ont comme seule motivation la « réussite », à savoir avoir les points

Or, une des conséquences de la massification de l’enseignement, parce que parler de démocratisation est un leurre, est que de plus en plus d’élèves ont comme seule motivation la « réussite », à savoir avoir les points pour passer dans la classe supérieure ou décrocher un « papier ». Cette caractéristique a été bien identifiée par Biggs entre autres. Pour arriver à ce que ces élèves apprennent, il faut utiliser leur principale motivation, à savoir leur faire comprendre que pour réussir, ils doivent apprendre, comprendre, intégrer.  Pour les élèves qui apprennent pour le plaisir d’apprendre, cette « carotte » ou ce « bâton » selon le point de vue de l’enseignant est inutile.

Ce décret va justement supprimer cette motivation de certains élèves

Ce qui veut dire que ce décret va justement supprimer cette motivation de certains élèves, puisque la sanction ne viendra qu’à l’issue de la deuxième année, ce qui est un horizon de temps proche de l’éternité pour certains élèves. Si dans l’idéal, un professeur devrait arriver à donner le goût d’apprendre à chacun de ses élèves, l’enseignant pragmatique utilise le levier qu’il a à sa disposition pour encourager ses élèves à apprendre. C’est d’ailleurs le choc que ressentent les enseignants en formation à qui je projette la vidéo qui explicite ce concept. Les enseignants rêvent que tous leurs élèves apprennent pour plaisir d’apprendre. Rêvent.

Et c’est justement le reproche que je fais à ce décret. Il va retirer aux enseignants du premier degré le moyen, pour certains enseignants le seul moyen, de motiver leurs élèves de première année. Et les élèves qui sont aujourd’hui en échec, non parce qu’ils sont de « milieu socio-économique faible », mais parce « qu’ils apprennent pour des points » perdront cette motivation d’apprendre et échoueront encore plus.

la culture d’une école ne se modifie pas par un décret

Les écoles qui permettaient ce passage dans la classe supérieure du même degré continueront à mettre en place les moyens nécessaires pour que l’élève puisse rattraper son retard. Ce n’est pas sûr pour les autres écoles.  Les enseignants de deuxièmes années devront faire face à des élèves de niveaux encore plus différents. Sans moyens supplémentaires. Même si le décret prévoit des possibilités. Mais la culture d’une école ne se modifie pas par un décret.

Ce décret est donc inégalitaire.