Supprimer les cours de morale et religion ? La porte ouverte aux fondamentalismes…

philosophieCarte blanche de Sébastien Belleflamme, Professeur de religion au Collège Sainte-Véronique (Liège).

Suite aux attentats islamistes qui marquent les actualités, la question de la pertinence des cours confessionnels refait surface dans les journaux. On remet en cause le cloisonnement des élèves dans le réseau officiel et l’importance de ces cours pour lutter contre les fondamentalismes.

« On se trompe de cible »

Pour certains députés, il faudrait supprimer ces cours, ni plus ni moins. Depuis peu, il y a cette fameuse proposition de la Fédération Wallonie-Bruxelles de créer un cours de citoyenneté en lieu et place d’une heure de cours confessionnel dans les écoles du réseau officiel. Personnellement, je suis loin de m’opposer à des évolutions mais je souhaiterais qu’on prenne d’abord en compte ce qui existe déjà avant de se lancer dans de nouvelles réformes. Je crois que l’aspect confessionnel du cours est généralement mal compris et qu’on risque de se tromper de cible en supprimant de vrais alliés pour la démocratie.

Où en sommes-nous ?

La Déclaration de politique générale de la Fédération Wallonie-Bruxelles comporte un projet de modification des pratiques existantes dans le réseau officiel de l’enseignement (a priori, cela ne concernerait donc pas le réseau libre catholique pour le moment).

Jusqu’à présent, les élèves de l’enseignement officiel ont le choix entre 2 heures de cours confessionnel (religion catholique, protestante, musulmane, juive) ou 2 heures de morale non-confessionnelle dans leur horaire de cours hebdomadaire. Dans l’avenir, il se pourrait que l’on ne propose plus qu’une heure de cours confessionnel ou de morale, et une heure de cours en lien avec la citoyenneté et le vivre-ensemble (ce qui pose d’ailleurs la question de savoir qui donnera cette heure de citoyenneté). Avec ce projet, les professeurs de religion ont le sentiment que leur véritable travail au quotidien n’est pas reconnu à sa juste valeur. L’éducation à la citoyenneté est déjà concrètement en place au sein de nombreux cours de religion et de morale et on semble faire comme si cela n’avait aucune importance.

Quelle est la réalité du terrain ?

L’envie tout à fait légitime du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles est de lutter contre les formes d’extrémisme ou de fondamentalisme. Mais il semble parfois ignorer que, par exemple, le programme de religion catholique est le meilleur partenaire qui soit dans cette nécessaire mission !

En témoignent les nombreuses compétences objectives qui font l’objet du cours, telles que : – Pratiquer le questionnement philosophique (ex : développer un questionnement qui favorise une distance critique, quelle est la nature de tel ou tel type de connaissance et de quel type de légitimité dispose-t-elle ?); – Pratiquer l’analyse historique (ex: identifier les contingences historiques dans le développement d’un discours religieux, en percevoir les enjeux ou les dérives possibles); – Décoder le mode de relation au religieux (ex : analyser comment telle ou telle perception de Dieu favorise ou non l’humain et son rapport avec la société); – Lire et analyser les textes bibliques (ex: analyser un contenu biblique avec divers outils littéraires ou historico-critiques et dépasser le littéralisme);Interroger et se laisser interroger par les sciences et les sciences humaines (ex : les rapports entre sciences et foi, distinguer le champ scientifique du champ religieux ou philosophique); etc. On pourrait encore citer Construire une argumentation éthique;Discerner les registres de réalité et de langage;Pratiquer la dialogue oecuménique, interreligieux et interconvictionnel;Discerner et analyser la dimension sociale de la vie humaine, etc.

Bref, le cours de religion catholique est soucieux d’articuler une réflexion sur la foi chrétienne avec la diversité des sciences et sciences humaines, les apports de la philosophie, et le dialogue avec les autres religions. Le cours dispose d’un fameux programme depuis 1998 (revu en 2008) et il répond aujourd’hui aux objectifs généraux de l’enseignement, tels qu’ils sont définis dans le décret Mission (1997). Depuis plusieurs années, le cours tient compte de l’évolution de la société. C’est donc tout le contraire d’un repli sur soi !

Ne pas tout mélanger !

Quand on parle d’un cours confessionnel, on souligne que ce cours fait explicitement référence à une culture religieuse précise (catholique, juive, musulmane…), ce n’est pas pour autant de la catéchèse (c’est-à-dire une instruction religieuse destinée aux seuls croyants en vue de mûrir leur foi, pour se préparer par exemple à une première communion, une confirmation, etc.) Un cours confessionnel respecte la pluralité des convictions des élèves.

Quels enjeux ?

Maintenir le caractère confessionnel du cours, c’est favoriser une réflexion qui intègre les convictions de l’élève dans une recherche de sens sur la vie, c’est-à-dire dans une volonté de se questionner pour grandir humainement à partir de ce qui nous anime intérieurement. Ce n’est pas une réflexion froide ou désincarnée (comme faire seulement de l’histoire des religions ou des sciences des religions), mais c’est partir de ce que nous sommes (nos convictions, notre éducation, nos influences culturelles, etc) pour entrer en débat à l’aide d’outils disciplinaires rigoureux et objectifs (nos fameuses compétences).

C’est considérer que nous sommes des citoyens, certes, mais aussi des humains dotés d’une spiritualité, que celle-ci soit croyante ou non. Pas besoin d’être croyant pour être spirituel (pensons à L’Esprit de l’athéisme de André-Compte Sponville). Cette dimension fondamentale de l’humain ne peut être niée ou laissée en dehors de l’école, laissant seuls d’éventuels gourous ou charismatiques chefs de sectes pour s’en charger. Cette dimension spirituelle s’éduque et s’équilibre en échangeant avec d’autres, en se laissant interpeller par d’autres intimes convictions. On grandit à l’école à partir de tout ce qui nous compose, pas seulement d’une réflexion intellectuelle sur des valeurs ou principes démocratiques, aussi importants soient-ils. Ne laisser qu’une heure par semaine pour le faire, c’est se moquer des enseignants et des élèves.

Au cours de religion catholique, un élève qui a reçu une éducation chrétienne a la possibilité d’interroger sa foi à l’aide d’outils rationnels. Il peut devenir capable de contredire certaines visions religieuses reçues et se situer librement, en connaissance de cause. En la matière, un cours qui sa cache derrière une sacro-sainte neutralité empêche de lutter efficacement contre toute forme d’extrémisme. Comment mieux lutter contre le créationnisme ou le refus de tout discernement critique dans la lecture de la Bible, si ce n’est par un représentant du chef de culte qui donne à penser avec une théologie sérieuse et raisonnée en lien avec les siences humaines ? Comment mieux aider des élèves religieux à s’insérer dans la société et être des citoyens tolérants, si ce n’est en encourageant le dialogue avec les autres cultures et religions, en favorisant la réflexion philosophique, et en montrant, à la lumière de leur propre religion, que tout cela tend à raisonner et équlibrer leur foi personnelle ? Il faut pour cela des intellectuels qui connaissent profondément les enjeux d’une appartenance religieuse, formés théologiquement. Ce n’est pas en comparant de façon encylopédique les religions et leurs pratiques qu’on démontre l’importance d’une réflexion religieuse ou philosophique enracinée dans l’existence et au service de la société. Un cours confessionnel engage une réflexion de l’intérieur même d’une pensée religieuse pour l’équilibrer et la confronter à d’autres philosophies et pensées, et en offrant ainsi la possibilité à l’élève de creuser librement sa propre réflexion.

Pour moi, l’enjeu politique doit être de ne pas ignorer ce qui existe déjà dans les cours de religion ou de morale pour vouloir faire à tout prix de grandes réformes qui semblent parfois plus idéologiques que pragmatiques. L’enjeu politique est de former  rigoureusement leurs professeurs avec des formations de grande qualité, reconnues et valorisées par le gouvernement, et ce pour tous les cultes. En commençant, par exemple, par intégrer dans la réforme des titres et fonctions de l’enseignement, le Certificat Didactique de l’Enseignement de la Religion (CDER) délivré par l’UCL à tous les agrégés universitaires qui se forment en vue de donner cours de religion catholique dans le degré supérieur. De même, c’est favoriser concrètement le même type de formations didactiques pour les professeurs représentants de tous les cultes reconnus. C’est développer l’emploi de compétences disciplinaires et terminales au sein de leurs cours, seule base objective pour une évaluation pertinente. Là est la priorité politique qui m’apparait la plus concrète pour favoriser vraiment le vivre-ensemble et la citoyenneté qui devront toujours trouver une place privilégiée au sein de ces cours.