Pourquoi la Fapeo embarrasse Joëlle Milquet?

simon-stoppele_les-parents-ne-choisissent-aucun-cours-philosophique_25avril2015_300pxL’arrêt de la Cour constitutionnelle imposant de dispenser, s’ils le souhaitent, les enfants des cours de morale ou de religion à la rentrée de septembre avait surpris tout le monde… Enfin, ceux qui avaient oublié l’avertissement lancé il y a deux ans, en commission de l’Éducation du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, par les professeurs Dumont (St-Louis), Berhendt (ULg) et Uyttendaele (ULB), trois constitutionnalistes, qui remettaient remis en cause l’aspect obligatoire de nos cours philosophiques.

La sortie de la Fapeo fait trembler le ministère

Depuis, Carlo de Pascale, chef d’entreprise et chroniqueur en radio/télé (RTBF), est passé par là… Et la Justice a décidé que les cours de religion et de morale pouvaient continuer à exister mais les élèves ne seraient plus obligés de les fréquenter. Pourquoi? Car elle estime qu’aucun de ces cours n’est véritablement neutre et que cette réalité est contraire à l’article 24 de la Constitution qui garantit la neutralité de l’enseignement.

Voilà donc la Ministre de l’Enseignement obligatoire contrainte de réfléchir – dans une certaine urgence… et une urgence certaine – à la manière d’organiser, le plus sereinement possible, la prochaine rentrée scolaire. Combien d’enfants solliciteront une dispense? Pour le savoir, un questionnaire a été remis aux parents. Ces derniers sont invités à mentionner, à titre indicatif, s’ils envisagent d’inscrire leur enfant en septembre soit au cours de religion ou de morale (première option) soit ni  à l’un ni à l’autre (c’est la deuxième option). Secrètement (enfin, pas trop quand même…), Joëlle Milquet espérait qu’il n’y aurait pas une avalanche de demandes pour le fameux cours de « rien »… qui reste à inventer. En Flandre, où la présence aux cours de religions ou de morale laïque est facultative depuis plus de dix ans déjà, les élèves dispensés ne représentent que 0,8% de l’ensemble des élèves de l’enseignement officiel. Avec un tel taux, la solution était toute trouvée : les petits auraient filé tout droit à l’étude. Pas d’investissements, pas (ou si peu) de pertes d’emplois.

Oui mais… C’était sans compter la Fapeo, l’association de parents de l’enseignement officiel… Membre du Cedep (le Centre d’étude et de défense de l’école publique, qui regroupe 12 associations laïques dont le CAL, la CGSP-Enseignement, etc.), elle milite depuis longtemps pour la suppression des cours de religion et morale et leur remplacement par un cours de citoyenneté et de philosophie. Alors que la Ministre sondait les parents, la Fapeo les encourageait à solliciter la dispense… et ne pas inscrire leurs enfants à un des cours philosophiques proposés. Pourquoi? « Car le formulaire proposé en guise de sondage aux parents ne respecte pas les enseignements de l’arrêt car, en demandant d’abord de remplir le classique tableau avec tous les cours dits philosophiques, il ne respecte pas le droit des parents/élèves à ne pas divulguer leurs convictions religieuses ou philosophiques, qui relèvent avant tout du for intérieur de chacun. »

Calmer le jeu et reporter la dispense d’une année?

Furieuse, Joëlle Milquet a menacé de reporter le décret sur l’organisation de la dispense à 2016. « Ce qui est inadmissible, c’est simplement d’avoir des acteurs de l’enseignement qui font pression sur les parents, au mépris des règles du droit scolaire, pour dire : vous devez aller demander la dispense. Dans quelle société vit-on ? A un moment, on laisse les parents choisir eux-mêmes. Moi, je n’ai pas du tout envie de jouer dans des petits jeux qui relèvent, pour moi, d’un siècle largement passé et de débats qui sont résolus depuis la « Guerre scolaire » dit-elle à la RTBF.

Les parents suivront-ils la Fapeo? Un taux de dispensés supérieur à 5% serait une catastrophe pour le ministère, obligé de revoir sa copie. Et, dans certaines classes, on flirte déjà avec les 30 ou 50% d’élèves qui ne suivraient aucun cours philosophique.

Contacté par nos soins, le Président de l’association, Luc Pirson, nie avoir voulu influencer qui que ce soit. « Nous avons tout simplement un devoir d’information. C’est la ministre elle-même qui a mis la pression sur les parents, pour leur demander de choisir, dans l’urgence, l’option philosophique de leur enfant. Nous ne faisons pas de récupération puisque notre revendication d’un cours commun « pour tous » date de 1998! »

Et la Fapeo de regretter que, dans son questionnaire, la Ministre n’offre aucune alternative aux parents qui ne choisiraient ni religion ni morale pour leur enfant. « Les parents n’ont pas à choisir « rien ». Que fera leur enfant? Il ira à l’étude? Qui l’encadrera… et comment? On demande aux parents de faire un choix sans que ce dernier ne soit éclairé. Ils n’ont pas toutes les cartes en main. On peut penser que certains hésiteront alors à demander la fameuse dispense, ne sachant pas quelle alternative existera en septembre… s’il y en a une. Et pourtant, cocher le « rien », c’est le seul choix que l’on peut faire pour forcer l’évolution et encourager la Ministre à proposer quelque chose à ces enfants. »

« La Fapeo est dans son rôle » juge le MR

Dans l’opposition, le MR soutient l’initiative des parents de l’officiel. « La Fapeo a fait son travail, estime Françoise Bertieaux, la cheffe de groupe MR au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a constaté que la Ministre avait envoyé une circulaire aux écoles, dont le caractère obligatoire est très léger, et elle a donné son opinion aux parents. C’est son job! »

En attendant, les professeurs de religion, comme ceux de morale, sont remontés contre la Fapeo. Certains tentent cependant de garder la tête froide. Nadia Geerts est Maître-assistante en philosophie à la Haute école de Bruxelles et forme de futurs professeurs de morale. Elle comprend ce qui préoccupe la Fapeo. « En envoyant un questionnaire aux parents dès le mois de mai (questionnaire qui n’est en réalité qu’on sondage sans aucune valeur contraignante), la ministre a donné un vaste écho au fait que dorénavant, les élèves pourraient choisir entre un des six cours actuellement organisés et… rien! Or, ceux (dont je suis) qui revendiquent depuis des années la suppression des cours dits « philosophiques » ne demandaient pas que ces cours soient remplacés par « rien », mais au contraire, que soit proposé à leur place un cours commun où tous les élèves s’initieraient à la démarche philosophique et à la citoyenneté. En invitant les parents à répondre au sondage de la ministre par le choix de la case « rien », la Fapeo espère susciter un électrochoc. Car il est évident que si de nombreux parents déclarent vouloir inscrire leur enfant à « rien », la ministre sera obligée d’en conclure non seulement que beaucoup ne sont pas demandeurs d’un cours de morale ou de religion pour leur enfant, mais également qu’il va falloir prévoir quelque chose pour tous ces élèves dispensés. Et ce quelque chose, c’est évidemment ce cours d’éducation philosophique, éthique et citoyenne que tant d’acteurs du monde de l’enseignement appellent de leurs vœux. »

« Il ne s’agit que d’un sondage » rappelle Nadia Geerts

Faut-il monter au créneau comme l’envisagent certains professeurs de morale, prêts à descendre à Strasbourg pour attaquer l’arrêt de la Cour constitutionnelle qui estime qu’ils livrent un cours « engagé »? « Je comprends que les professeurs de cours philosophiques puissent se sentir heurtés par la démarche, et craignent pour leur emploi si les dispenses se multiplient. Mais je rappelle qu’il ne s’agit ici que d’un sondage, et aucunement d’une inscription à un cours de « rien ». Qui plus est, il faut être lucide: le processus de suppression des cours dits « philosophiques » est à présent enclenché. Et ce qui attend les enseignants de ces cours dans les prochaines années va être tout sauf une partie de plaisir: une heure de citoyenneté et une heure de morale/religion (le même enseignant ne pouvant vraisemblablement pas donner les deux cours…), le « chantage à la dispense » qui risque de s’instaurer de la part des élèves, etc. Il faut donc aller de l’avant, et le plus vite possible, pour sortir de cet imbroglio. Cela ne doit pas être perçu comme une attaque envers les enseignants de cours philosophiques, mais comme une manière de sortir au plus vite d’une situation qui ne sera bonne ni pour les élèves, ni pour les enseignants. »

La Fapeo est donc ici le meilleur allié des professeurs de morale. « Je comprends tout particulièrement la réaction des profs de morale: car en réalité, ce que tout le monde attend de ce fameux cours commun en gestation, c’est assez exactement ce qu’ils font déjà dans leurs classes, suivant en cela le programme du cours de morale. Disons les choses comme elles sont: si on met de côté les questions de stratégie politique et les susceptibilités, on aurait pu se contenter de dire: « supprimons les cours de religion, et donnons à tous le cours de morale non-confessionnelle ». Car enfin le rôle de l’enseignement me semble être de toute évidence de permettre à chaque élève de poser des choix éclairés, et donc de penser par lui-même, ce qui constitue précisément l’objectif du cours de morale. Mais on sait bien que la Belgique étant ce qu’elle est, et la hache de guerre scolaire n’ayant jamais pu réellement être enterrée, c’était tout simplement inimaginable. Il a donc fallu traiter les cours de morale sur le même pied que les cours de religions, et notamment arguer du fait qu’aucun de ces cours n’était suffisamment neutre que pour pouvoir être imposé à tous, ce qui a mené à la décision de la Cour constitutionnelle. Je ne pense pas que l’année scolaire prochaine sera, cela dit, fondamentalement différente que les précédentes. Et surtout, je ne pense pas que les professeurs de morale ont plus à craindre que leurs collègues de religion. A terme, je dirais même « au contraire », puisque ce sont à mon avis surtout les professeurs ne disposant d’aucun titre pédagogique qui ont à craindre pour leur emploi. Concernant la promesse de la ministre de maintenir l’emploi, j’y vois l’occasion de créer, au moins pour ce nouveau cours et de manière transitoire, des groupes-classe moins nombreux. Moyennant une solide formation aux nouvelles disciplines enseignées, les enseignants en fonction pourraient ainsi conserver leur emploi, et ce dans des conditions de travail plus favorables. »