Lors du 20ème anniversaire du Département Education et Technologie, Claude Thélot (ancien Directeur de l’évaluation et de la prospective au Ministère français de l’Education, Président du Haut Conseil de l’évaluation de l’école et Président de la Comission du débat national sur l’avenir de l’école) a réalisé une excellente conférence sur les raisons de réformer les systèmes éducatifs. Si ceux-ci doivent rester nationaux, mais s’inspirer des réussites des autres systèmes européens, ils doivent impérativement être réformés, à la fois pour des raisons de compétitivités économique et sociale, mais aussi pour favoriser la réussite personnelle de tous.
Comment préparer la réforme ?
La structure éducative est l’affaire de tous, il est donc nécessaire d’intéresser le pays à la réforme – non pas par un référendum comme l’avait proposé Chirac à l’époque – par un véritable débat sur l’école. Il sera alors nécessaire de dépasser les clivages (syndicats, experts, partenaires de l’école) et à faciliter l’expression (sans leur faire croire qu’ils sont les seuls à s’exprimer). L’école qui est fondamentalement conservatrice (vu qu’il y a transmission) n’est pas que ça (thèse de Finkelkraut), mais elle est aussi à l’aune des besoins futurs de la société. Elle est donc ouverture sur le passé (d’où la nécessité de consulter le peuple) et sur l’avenir (les jeunes ont leur mot à dire).
Or il y a un risque réel à discréditer le débat si on en tire des enseignements généraux, si on passe d’un rapport de 150 000 pages à un résumé de 5 pages .. Les Français avaient cependant mis l’accent sur 4 axes principaux :
- Souligner l’importance de la maitrise (plus seulement donc une transmission des savoirs mais également vérifier que les élèves maitrisent la matière)
- Ne plus seulement instruire mais aussi éduquer (former le futur citoyen)
- Ouvrir l’école aux parents. En France, l’école, au temps de Ferry, s’est constituée contre les parents, vu qu’elle arrachait le jeune au travail des enfants. L’école s’est donc fermée sur elle-même, pour tenter de placer les élèves dans un espace sans déterminismes sociaux, où le savoir serait libérateur.
- Equilibrer l’expert et le peuple dans les décisions qui touchent à l’école. Le peuple ne comprend plus l’école (ses prérequis, les programmes, etc.), elle est devenue l’école des experts. Par exemple, lors de la rédaction des programmes, il faudrait presque remettre la décision finale à une personne qui n’y connait rien, histoire de voir s’il y a un équilibre entre la technicité de l’acte et sa lisibilité.
Le rapport qui s’est dégagé de cette consultation en France a dégagé 8 points d’action :
- Définir une scolarité obligatoire (un socle commun minimum pour la vie citoyenne) et pouvoir diversifier ensuite
- Réorganiser les nombreuses voies du lycée (un peu comme notre rénové)
- Aider les élèves à mieux définir leur orientation et suivre ensuite ce qu’ils veulent (1/3 des élèves se retrouvent dans une filière qu’ils ne voulaient pas, simplement en raison de la mauvaise organisation de l’enseignement)
- Favoriser la mixité sociale sur tout le territoire (hétérogénéité)
- Renforcer les capacités d’action des enseignants et des directions (plus d’autonomie)
- Redéfinir le métier de l’enseignant
- Se concerter avec les parents concernant l’éducation
- Chercher des partenaires autres que les parents (par exemple, les médias)
Quel est le coeur de la réforme ?
Faire réussir tous les élèves :
- ≠ tout le monde maitrise les mêmes choses de la même façon
- ≠ chacun ne réussit que dans sa spécialité
- = mêler commun et spécifique
- il s’agit de
- définir ce qui est capital comme culture commune, et accessible à tous (pas seulement l’élite)
- et de faire en sorte que tout le monde le maitre
- Alors seulement, on peut se permettre de diversifier, en se basant sur ce que les élèves ont envie d’apprendre. C’est gros de difficultés, mais ces risques sont, selon Claude Thélot, à prendre.
Comment bien conduire cette réforme ?
Le discours se fait ici plus concret, lorsqu’il envisage deux leviers principaux :
Revoir l’organisation de la main d’oeuvre
Ce qui permet la réussite d’un tel programme, ce ne sont ni les manuels, ni les bâtiments, mais bien les personnes. Il importe donc de mettre en place une véritable politique de ressource éducative (mais c’est ce qui couterait le plus d’argent), afin de réfléchir notamment :
- aux modalités de recrutement
- à la formation des professeurs. Former les enseignants à maitriser et à enseigner le socle commun est la base de réussite de toute réforme. Par exemple, les leçons d’agrégation en France n’ont aucune rapport avec le métier par exemple.
- à l’évaluation, non pas du niveau des élèves comme le font les enquêtes Pisa mais de leur progrès, ainsi que des enseignants (et prévoir par exemple une deuxième carrière pour les enseignants plus âgés ou démotivés).
- à une véritable politique de carrière des enseignants. Les statistiques montrent qu’en France, près de 40 % des enseignants prendront leur retraite d’ici 2013… Comment suppléer cette perte de ressources ?
Diversifier le système éducatif (de façon maitrisée)
Admettre par exemple qu’il est impossible d’avoir une attitude égale vis-à-vis des élèves, car cela produit de l’inégalité. Pointant du doigt l’exemple révélateur des ZEP (Zone d’Education Prioritaire, l’équivalent de nos écoles en discrimation positive), où on a énormément invest d’argent pour faire baisser le nombre d’élèves, qui est finalement passé de 24 à 22 par classe. Il importe donc de passer du conceptuel à l’ampleur du factuel. M. Thélot proposait par exemple de créer des classes de 5/8 élèves pour des jeunes en grande difficulté, quitte à faire des classes beaucoup plus nombreuses par ailleurs avec des élèves motivés.
Conclusion
Il importe de ne pas rattacher l’échec des élèves aux conditions matérielles, socio-économiques dans lesquelles ils évoluent, car s’ils échouent, c’est interne à l’école. Si le système éducatif ne s’attache à oeuvrer à la réussite de tous, c’est le pays entier qui échoue. Mais pour ce faire, cela suppose des professeurs qui sont axés vers cette politique éducative, ainsi qu’une aide budgétaire conséquente. Par ailleurs, le socle commun ne se limite pas simplement à un ensemble de matières définies (qui doivent pouvoir se justifier si on veut éviter toute fracture avec le peuple), mais constitue un véritable ciment pour tout le pays, le symbole de sa cohésion sociale.
Outre le fait que Claude Thélot est un excellent orateur, son exposé permet de tracer les grandes lignes d’une réforme du système éducatif. On sent directement les accointances entre le discours de cet homme et la politique éducative de notre Communauté (socle de compétences, mieux orienter les jeunes), mais aussi les points qu’il faudrait prendre en compte rapidement (notamment tout ce qui touche à la politique de carrière et de formation des enseignants – dont on trouve un exemple concret avec les avertissements répétés de pénurie)
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Interview de Philippe Meirieu dans le Monde :
http://www.lemonde.fr/web/articl...
La définition d’un socle commun de connaissances et de compétences compensera-t-il les lacunes du collège unique ?
Tout dépend de ce que l’on y met. Si ce socle s’entend comme une culture commune à tous les élèves au terme de leur scolarité obligatoire, là, je suis d’accord même si je pense qu’un toilettage des enseignements est nécessaire. Il est plus important aujourd’hui de connaître la différence entre le civil et le pénal que de savoir résoudre le théorème de Thalès. De même, un minimum de culture économique serait plus utile que la maîtrise d’une troisième langue vivante.
Mais ce n’est pas dans cet esprit-là qu’il a été conçu. Au nom du socle commun, il s’agit d’exclure une partie des jeunes, en ne leur assurant qu’un minimum des enseignements. Au lieu de réconcilier certains élèves avec l’école, par la culture, l’expérimentation, le sport, on se focalise sur certaines matières académiques. On est dans l’acharnement pédagogique