On le sait, le décret Inscriptions aura fait couler beaucoup d’encre dans nos écoles. De nombreux enfants et parents ont fait les frais de son application, obligés parfois de s’inscrire dans un établissement qui ne répondait pas forcément à leurs aspirations. L’objectif de ce texte, la mixité sociale dans les écoles, est pourtant salué par tous, tant il répond à des valeurs partagées de manière unanime dans notre société. Mais la mixité scolaire est-elle vraiment un vecteur de réussite ? C’est la question que s’est posée Emmanuelle Lenel, sociologue et assistante aux Facultés universitaires Saint-Louis (FUSL) dans son étude « La mixité à l’école comme levier de réussite ? Ressources et limites de deux modèles bruxellois ».
Pour mener à bien son étude, la chercheuse s’est penchée sur le cas de deux établissements scolaires de la capitale afin d’en analyser les possibles modèles de réussite. Le premier sera appelé « l’école des mixités ». Celui-ci propose les trois formes d’enseignement – général, technique et professionnel -, même si le général regroupe 80 % des élèves. Implanté dans un quartier populaire et multiculturel, il rassemble une faune hétérogène, socialement et ethniquement bigarrée. La mixité n’est pas un vain mot dans cette école qui n’a jamais créé de classe spécifique pour les élèves qui redoublent. Ces derniers sont mélangés aux autres élèves.
La mixité est défendue par l’école à double titre. D’une part, le mélange doit permettre une homogénéisation des comportements et des trajectoires entre élèves d’origines sociales, d’appartenances culturelles et de niveaux scolaires différents. D’autre part, la mixité apparaît comme une valeur centrale de l’école en tant qu’expérience vécue : la rencontre de l’autre et la confrontation à la diversité doivent permettre aux élèves d’infléchir leur trajectoire scolaire selon leurs préférences propres.
La mixité sociale n’empêche pas la ségrégation
Et voici les observations de Mme Lenel : la politique de mixité ne suffit pas à éviter un processus de ségrégation. Les chiffres de fréquentation des filières et des options de l’école indiquent une séparation graduelle des élèves, selon le milieu socioculturel. De même, la place prépondérante de l’enseignement général semble renforcer la dévalorisation des autres formes, en particulier le professionnel, considéré comme « la filière-poubelle » où se retrouve « la racaille » des élèves. Enfin, « seuls les résultats scolaires et l’attitude à l’égard de la discipline comptent », note la sociologue. Or, la méritocratie, qui traduit l’idée d’un « traitement égal », fondement philosophique de la mixité, « semble davantage profiter aux filles ».1
La seconde école est également implantée dans un quartier populaire à forte population immigrée. Elle propose également les trois formes d’enseignement, mais avec une concentration des élèves dans les filières techniques et professionnelles. L’école est majoritairement fréquentée par des filles. On l’appellera donc « l’école des filles ».
La force de « l’entre-soi »
Dans cet établissement, le foulard est prohibé. L’émancipation féminine fait partie intégrante du projet d’établissement. La filière générale, de plus en plus désertée, n’est maintenue que pour ne pas « condamner » les élèves aux filières techniques et professionnelles. Mais l’offre de formation au sein de ces filières est adapté aux évolutions du marché de l’emploi, avec une net accent porté sur les métiers de tradition féminins (puériculture, etc.).
L’école est convaincue que le fait de n’accueillir que des filles – à quelques exceptions près – ne peut être que favorable à la réussite. L’entre-soi constitue pour ces jeunes demoiselles, presque toutes d’origine maghrébine ou turque, un espace protégé des rapports de domination sexuée. D’autre part, il se veut un espace « protecteur » où l’entraide mutuelle est la première ressource pour contrer les difficultés scolaires. « L’égalité est interprétée ici comme équivalence des moyens, ce qui implique de tenir compte des différences de bagages entre les diverses catégories d’élèves. »
Le revers de cette organisation ? Pour Emmanuelle Lenel, « cette dynamique contribue à cantonner ces jeunes filles dans des choix scolaires très fortement associés aux stéréotypes liés à la division sexuée du travail » . Néanmoins, elle voit en cet entre-soi une sorte de sas avant l’intégration. « La possibilité d’affirmer une identité propre, tout à la fois de femme, de filles d’immigrés et de jeune, participe d’une transformation des rapports à son groupe et à soi-même. »2
Et de conclure : « Ces deux modèles d’école ne renvoient pas seulement à des choix philosophiques et pédagogiques différents, mais contribuent aussi à produire des élèves différents. Chacun des modèles favorise plus particulièrement la réalisation d’un idéal de l’élève, mais peut aussi produire des frustrations quant à ses autres idéaux, lesquelles s’expriment, selon le cas, par la démotivation, un sentiment d’isolement ou l’ennui. »
Il n’y a donc pas un seul modèle efficace et supérieur aux autres. La mixité n’est qu’un outil qui, s’il est mal utilisé, pourrait faire pire que mieux, contrairement à certaines croyances.
Et si le vecteur de réussite était tout simplement le travail…
Au fond, peu importe le reste, non ?