Parmi les enseignants, il y a ceux qui sont nommés et ceux qui ne le sont pas encore. Les premiers ont leur place et leur quota d’heures de cours garantis année après année; les seconds, que l’on appelle les temporaires (entre 15 et 20 000), font chaque année acte de candidature et sont ensuite désignés dans une ou plusieurs écoles. Au fil du temps, engrangeant de l’ancienneté, ils grimpent dans les classements et deviennent d’abord temporaires prioritaires, avant de bénéficier d’une nomination, sorte de Graal pour la profession. Mais la quête peut être longue, très longue, et parsemée d’embûches.
D’abord, l’ancienneté ne vaut que dans un pouvoir organisateur (PO). Si on le quitte, on retombe à zéro. Chaque type de PO (libre, officiel subventionné ou Communauté française) dispose de ses propres règles et organise les désignations avec plus ou moins de centralisation. Un PO catholique ou une petite commune ne disposant d’une seule école n’est pas une grosse ville ou une province. C’est évidemment dans le réseau de la Communauté française que la centralisation est la plus forte, ce qui pose problème, notamment en matière de transparence. Le phénomène n’est pas neuf, mais il a particulièrement nourri les frustrations, cette année. Selon Jonathan Fischbach, l’un des responsables d’“Enseignons.be”, une plate-forme qui propose notamment de l’aide en ligne aux enseignants et recueille leur sentiment sur divers sujets, “le service des désignations a fait preuve d’une incompétence crasse cet été. On se pose des questions sur la neutralité et l’efficacité des désigneurs : mauvaises désignations, non-respect du classement, grossièretés, menaces et chantage”. Côté syndical, on confirme, en soulignant que, dans les réseaux subventionnés (libre, communes, provinces), la transparence est davantage au rendez-vous. Philippe Jonas (CGSP) : “Même si je n’ai jamais connu une rentrée sereine, celle-ci a été particulièrement chaotique.” Eugène Ernst (CSC) : “L’an dernier, on avait justifié les problèmes par le fait qu’on venait de changer de ministre – la CDH Simonet à la suite des PS Arena et Dupont, NdlR. Cette fois, on nous dit que c’est à cause du transfert de la cellule de désignations du cabinet de la ministre vers l’administration.” Un transfert officiellement effectué même si, physiquement, la cellule ne déménagera que fin de cette année. Cette cellule dépolitisée ayant été partiellement renouvelée, des employés novices auraient-ils pu commettre davantage d’erreurs ? “Les nouveaux n’ont pas pu faire de miracle”, constate M. Jonas, qui aurait préféré un transfert en janvier.
« La ministre qui signera les désignations qu’on lui proposera »
Le cabinet de la ministre de l’Enseignement, PO du réseau Communauté française, estime au contraire que le moment était bien choisi. “Le gros des désignations se fait au printemps, et on ajuste à la rentrée.” Quant à l’inflation des cas problématiques, le cabinet la relativise :
Avant le contrôle syndical des désignations, qui a lieu ce lundi, on compte 79 réclamations, pour 120, l’an dernier à la même époque. Et sur ces 79, 40 ont été réglées ou sont en passe de l’être et 10 ne constituent pas des cas d’infraction aux règles d’ancienneté. Il ne faut pas confondre le cas d’un prof mécontent du manque d’informations qu’il reçoit – mais cela dépend aussi des chefs d’établissement – et celui d’un prof victime d’une véritable infraction.
“Il n’y a peut-être pas toujours d’infraction formelle, analyse M. Ernst, mais l’opacité du système demeure et on sent un malaise important parmi le personnel. Nous recevons les listes de candidats, mais pas des désignations. On ne sait donc pas si les règles ont été respectées.” Pour intervenir, il faut enquêter pour voir si une personne moins bien classée a obtenu une meilleure place et ensuite le signaler au service. “C’est un système de délation. Nous voulons davantage de transparence.”
« C’est un système de délation »
Ce qui devrait mener à davantage d’objectivité et à la disparition des pistons et autres appuis politiques ou, à tout le moins, de ce qui est ressenti comme tel. “Le copinage reste très prégnant, juge Eugène Ernst. Et le ministre de l’Enseignement reste à ce jour PO du réseau Communauté.” La déclaration de politique du gouvernement Olivier prévoit de retirer cette prérogative au ministre. “Mais c’est un chantier de législature, ce n’est pas pour tout de suite”, précise le cabinet Simonet. Et malgré la transformation d’une cellule politique en une cellule administrative pluraliste (chaque syndicat ayant pu y proposer des personnes), tant qu’on ne lui aura pas retiré le rôle de PO, c’est toujours la ministre qui signera les désignations qu’on lui proposera.1
- Source intégrale : La Libre – 4.10.10 [↩]
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