C’est ce mercredi soir – 16 mars – que j’ai rendez-vous avec Pierre Pirard dans un petit restaurant de Woluwe-Saint-Lambert. Pierre Pirard, c’est cet ancien cadre international qui, après une brillante carrière dans le privé, a décidé de se lancer dans l’enseignement. Son expérience, il la raconte dans « Vous n’êtes pas des élèves de merde » paru aux Éditions de l’arbre. Ce n’est pas tellement le titre du livre qui m’avait intrigué – à la fois provocateur et optimiste – mais le profil de son auteur.
Voilà un type qui a roulé sa bosse un peu partout dans le monde, qui a fréquenté de luxueux hôtels, qui a gagné en quelques années ce que je ne gagnerai jamais dans ma vie (non, le gagnant belge de l’Euro Millions, ce n’est pas moi)… et qui choisit de remettre les compteurs à zéro en devenant prof dans une école à discrimination positive… A ce stade, j’ai bien envie d’appeler une ambulance tant le cas me semble sérieux. Mais laissons-le d’abord se sustenter avant d’appeler les blouses blanches. Il ne sert à rien d’effrayer un fou… surtout qu’il semble inoffensif. Je vais écouter ce qu’il a à dire… j’aviserai après.
A ce stade, j’ignore tout de ses motivations. J’ai évidemment lu le livre et l’ai trouvé plutôt bien fichu. Pour une fois, pas de jérémiades, de crises de larmes ou d’appels au meurtre. Ce livre n’est pas un pamphlet et cela fait du bien. Seul bémol (mais un gros) : l’orthographe. A croire que l’épreuve n’a jamais été relue, il y a au moins une faute toutes les deux pages. C’est beaucoup pour un ouvrage qui se destine, en priorité, aux enseignants.
Alors, qu’est-ce qui a bien pu pousser un ancien top manager de 47 ans à embrasser le plus beau métier du monde? La crise de la quarantaine (tardive)? Une soudaine envie de donner du sens à sa vie en se frottant à la « misère » humaine? Un peu de ça… mais pas seulement.
Il est évident que c’est une manière de donner enfin du sens à mon existence. A bientôt 50 ans, on se rend compte que le gros de notre vie est désormais derrière soi. J’avais ce besoin de réaliser quelque chose, de rendre à la société ce qu’elle m’avait donné, de devenir un vrai citoyen. Et je suis arrivé à un stade de ma vie où je peux choisir ce que je veux faire. C’est un confort, c’est vrai. Mais je me suis battu pour ça, j’ai travaillé. Je ne peux pas – et je n’ai pas à – le cacher.
Au fond, Pierre Pirard, après avoir créé des années durant de la valeur financière, ne cherche aujourd’hui qu’à créer de la valeur humaine. Modestement. Chaque matin, il se rend dans son école située à Molenbeek-Saint-Jean en région bruxelloise, retrouver ses élèves de 7e professionnelle « gestion de très petites entreprises ». Il en avait entendu des bêtises sur le métier d’enseignant… sur les élèves à qui il allait devoir donner cours. Ce néo-prof découvre une réalité parfois difficile mais extraordinairement enthousiasmante.
« L’enseignement, c’est la gestion de la valeur humaine. »
Pierre, sais-tu ce que sont devenus tes anciens élèves? Ont-ils finalement créé leur entreprise?
Non. J’ai eu quelques échos mais la majorité a choisi de continuer leur formation. Et c’est une bonne chose. Le but de ce cours, c’est de leur faire prendre conscience à la fois de leurs capacités mais aussi de la réalité du terrain. Moi, j’essaie d’entrouvrir la porte. Et je leur dis « ne créez pas encore votre entreprise, vous n’êtes pas prêts, prenez votre temps. » Mais tous sont capables de réussir !
Chose étonnante, il n’existe pas de statistiques au niveau de la Communauté française sur les débouchés qu’offre cette section. Impossible de savoir si ces études répondent à un besoin des entreprises sur le marché du travail. Ce manque de communication entre le monde de l’éducation et celui de l’entreprise a le don d’irriter mon interlocuteur qui plaide pour un « Plan Marshall de l’éducation ». Lui qui est, au fond, un jeune prof, il pointe deux problèmes majeurs dans notre système : l’accompagnement des nouveaux enseignants et l’absence de perspectives d’évolution dans le métier.
En bientôt deux ans, je n’ai jamais été inspecté. Je pourrais enseigner le braille que personne n’en saurait rien. J’ai été engagé sans que l’on n’exige un titre pédagogique. Et, si on excepte les élèves, les profs ne reçoivent aucun feedback sur leur travail. On se sent vite seul !
Revaloriser notre métier et notre diplôme !
Il est vrai que rares sont les métiers que l’on peut exercer sans diplôme spécifique. Le métier d’enseignant en fait malheureusement partie. Charpentier, hôtesse de l’air, conducteur de train, infirmier… tous peuvent se dire « moi aussi, je peux donner cours! ». Une situation impensable dans le privé.
Que proposes-tu, toi qui viens justement du monde des affaires? Comment gèrerais-tu* l’enseignement?
Je n’ai aucun conseil à donner puisque je n’enseigne que depuis deux ans. Mais je crois que l’on peut raisonnablement s’inspirer du privé pour accueillir et valoriser les nouveaux enseignants. Favorisons le coaching des nouveaux profs par les anciens. Et pourquoi ne pas mettre en place un système de « stages » en entreprise pour les profs? Toutes les x années, le prof pourrait choisir d’aller passer x semaines ou mois dans le secteur privé.
Pas bête en effet. Cela permettrait à la fois aux enseignants de garder le contact avec le monde de l’entreprise mais aussi de valoriser leur diplôme dont on dit souvent que, une fois franchies les grilles de l’école, il ne vaut plus grand-chose.
Faisons voyager les enseignants. Tout comme dans le privé, on peut aussi imaginer de les envoyer enseigner à l’étranger, se frotter à d’autres cultures, à d’autres publics.
J’ai acheté « L’Islam pour les Nuls »
Côté « culture », tu as dû être surpris en arrivant dans ta nouvelle école. Comment t’es-tu adapté?
J’ai acheté « L’Islam pour les Nuls ». Là aussi il y a des lacunes. Les jeunes profs ne sont pas préparés à faire face à ce genre de public. Or, ils doivent absolument connaitre* les coutumes et les codes de cette culture sinon, la communication sera très difficile.
Que penses-tu de la mixité sociale telle qu’on essaie de l’imposer dans nos écoles?
Cela ne marche pas. Les jeunes vont dans les écoles de leur quartier. Ce décret, c’est chacun chez soi! Et pourtant, la mixité sociale, c’est essentiel. Quand on est jeune, on ne fonctionne que par l’exemple. Si tu ne vois que tes semblables, tu ne quittes pas ton milieu. La rencontre, c’est la clef ! Privilégions les échanges entre écoles, entre élèves de langues et de cultures différentes.
Que pensent tes collègues de ta démarche d’écrire un livre?
La plupart comprennent mes motivations. D’autres pas. Ils se demandent où se trouve mon intérêt là-dedans. Est-ce pour gagner de l’argent? Pas du tout. Pour devenir célèbre? Non plus, cela ne m’intéresse pas. J’avais seulement envie de témoigner pour montrer une autre facette de cette réalité… avec un regard neuf. Je n’ai pas créé la 7e TORPSS1. L’enseignement, c’est un travail d’équipe. C’est l’ensemble d’une équipe qui fait tourner et réussir une section.
A la fin de son livre, Pierre Pirard propose un « plan d’action pour un enseignement de qualité, égalitaire et tourné vers l’entreprenariat ». Objectif : améliorer la qualité de notre enseignement à court terme (5 ans), favoriser et stimuler l’esprit d’entreprendre en Belgique et réaliser une réelle intégration des milieux culturels et sociaux. Des idées souvent pertinentes.
Finalement, je n’ai pas appelé d’ambulance… Je vais laisser ce monsieur continuer à enseigner puisqu’il semble le faire bien et avec beaucoup de plaisir. Je vais le laisser face à ces élèves au parcours cabossé par la vie. Des élèves « de merde » comme on peut parfois l’entendre, des élèves en tout cas différents qu’il faut entendre et comprendre… Non, il n’y a pas « d’élèves de merde » ! Pas plus que de « profs de merde » ! Soyons fiers de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.
Fischbach Jonathan, Président d’Enseignons.be
* gérerais, connaître
Les mots suivis d’un astérisque sont écrits en accord avec l’orthographe réformée.
- Technique organisationnelle de relation publique sociale et de secrétariat [↩]
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Nous ne sommes peut-être pas des profs de « merde » mais nous sommes considérés comme tel par nos ministres et beaucoup de gens… Il suffit de lire les réactions dans les forums pour s’en apercevoir…
Je me souviendrai toujours de cette question (à mes débuts) posée par un élève : « Madame ? Pourquoi vous êtes prof ? Vous avez des parents profs ? Non ? Alors, pourquoi ? » Et de cet autre élève qui ajoute : « C’est un boulot de merde. Moi à votre place, je ferais autre chose. » C’est ce que j’ai fait, j’ai arrêté un peu plus tard, me rendant compte à quel point ils avaient raison.
« Au fond, Pierre Pirard (…) ne cherche aujourd’hui qu’à créer de la valeur humaine (…) Ce néo-prof découvre une réalité parfois difficile mais extraordinairement enthousiasmante »
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Oh mon Dieu! Quel bel exemple de discours politiquement correct! A vomir! Et c’est un prof qui vous parle.
Dites franchement les gars, nous ne sommes plus dans les années 80… Ce genre de discours consensuel et démagogique à en mourir ça ne marche plus.
Vous le savez ça hein?
Z’êtes payés par l’E.N. pour écrire des trucs pareils ou quoi?
Au niveau pédagogique que pensez-vous des études sur l’inutilité de l’échec scolaire ? Pensez-vous que ces études doivent faire évoluer nos pratiques vers une école qui ne laisserait aucun enfant de côté ? Quelle est votre position par rapport à son maintien, envers et contre toute logique, alors que l’on connait les effets délétères de cette pratique sur nos jeunes ?
Cadre international du secteur privé et donc au parcours probablement similaire à celui de Pierre Pirard, j’ai trouvé ce livre passionnant. Une formidable remise en question de soi, un vrai courage d’homme mur (je suis de la même génération) et à forte intelligence émotionnelle quoi qu’en dise son auteur. Par ailleurs, je ne peux que souhaiter que l’enseignement en Belgique (et en France) soit plus proche de l’entreprise pour le bien des jeunes (et pas seulement des banlieues) et le respect des enseignants dans le monde professionnel. Je souhaite à Pierre de continuer, c’est un vraiment bel exemple de changement de vie pour une vraie cause. Chapeau !
Très bien