Puisqu’il faut bien se résoudre à envoyer nos enfants à l’école, à les voir user leurs jeans délavés devant des tableaux noirs, il n’est pas raisonnable pour autant d’envisager l’école comme un lieu d’épanouissement intellectuel. Sans doute est-il bon de rappeler que la mission première de l’institution scolaire est de façonner des imbéciles heureux. Ce n’est un secret pour personne : la bêtise est gage de bonheur. Plus l’homme pense, moins bien il se sent. On sait aussi que la pensée, si elle nuit à l’individu en l’enchainant* inéluctablement à l’insatisfaction, devient plus nocive encore quand elle se met à distiller son venin dans les veines de la collectivité. La pensée porte en elle les germes de la révolte et l’histoire de l’humanité a souvent montré que lorsque chaque individu exerce son droit de penser, la société ouvre grand ses portes à la barbarie. On entrevoit ici le danger d’éveiller les consciences de centaines de milliers d’écoliers. Nul besoin donc de former des esprits critiques, capables de comprendre la pensée d’autrui ou d’exprimer la leur.
Dans ce domaine, la seule ambition de l’institution scolaire doit être de familiariser les élèves aux valeurs qui nous sont chères, les façonner conformément à ce que la société attend d’eux : qu’ils soient les heureux consommateurs d’innombrables biens et de très gentilles personnes. Il s’agit de les rendre aptes au bonheur. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les recommandations qui suivent, nécessaires à la réussite d’un enseignement résolument hostile à la barbarie.
D’abord, l’école doit s’abstenir de transmettre des connaissances. Le savoir est une boite* de Pandore : dès qu’il se met à humer l’odeur épicée de la science, l’homme s’attable et dévore. Il digère ces savoirs séculaires, toujours porteurs de quelque intention séditieuse. Ceux-ci viennent encombrer sa pensée, arroser son imagination. Et c’est l’indigestion. Pour nourrir les douze interminables années qui la jalonnent, l’école doit se plaire, certes, à enseigner l’art de lire, écrire et calculer afin que nos jeunes, devenus citoyens, soient capables de jouer au Lotto, faire des achats dispendieux, vibrer en communion avec les victimes d’un journal télévisé. Mais elle s’efforcera toujours d’entretenir les lacunes, de les faire briller comme des bijoux en toc, en les valorisant plutôt qu’en les sanctionnant.
Le prof, cet imbécile heureux
Pour atteindre notre objectif en matière d’éducation, il faut ensuite évoquer le personnage principal de la farce scolaire : le professeur. Imbécile heureux, lui aussi. Maillon faible. C’est une condition évidente, contenue dans la définition même du terme « enseignant » dont le métier peu reluisant n’attire pas les plus doués. Pour exercer une profession fondée sur l’oisiveté, sans autre responsabilité que celle d’enfants à conserver dans un état d’hébétude proche de la sidération, point besoin d’être brillant. Les enseignants vivent vautrés dans la fainéantise, décomptant le nombre de dodos qui les séparent de leurs interminables vacances ou d’une grève injustifiée. C’est le genre de personne sans ambition à qui chaque parent rêve de confier ses enfants. Imaginons un professeur plus ambitieux que les autres, déterminé à donner à ses élèves le gout* de la pensée personnelle, libérée du prêt-à-penser ; un professeur soucieux d’enseigner le pouvoir jubilatoire des mots, le plaisir de traduire sa pensée jusque dans ses nuances les plus infimes, un professeur satisfait de voir ses élèves devenir de tristes Sisyphe, conscients, imaginatifs. Un professeur qui s’enticherait de ses élèves au point de travailler pour eux après 16 heures. Cette seule évocation suffit à glacer les os. Combien d’élèves malheureux cela engendrerait-il ! Quelle menace pour notre paix à tous ! Pour éviter un tel drame, il est bon d’entretenir l’image dévalorisante d’un métier conçu pour les planqués. Efforçons-nous de n’engager que des gens dépités qui n’ont pu briller sous d’autres cieux ; décourageons les velléitaires en leur offrant les pires conditions de travail : des locaux sales et tagués et des classes bondées où mille mouches ne suffisent pas à calmer la rumeur.1
Ajoutons à cela des ribambelles d’émouvants imbéciles dont les cerveaux éteints sont pris en otage par des téléphones portables. Heureux. Des farandoles de gamins qui, faute de mots, ne connaissent que la violence pour manifester leur désaccord.
Un bonheur qui se trouve dans l’abondance des biens
Il reste à rappeler que pour que cette école du bonheur vive longtemps, les parents ont un rôle essentiel à jouer. C’est à eux qu’il revient de faire vivre dans les foyers l’image du professeur indolent. Que l’on peut contester à sa guise. Ils doivent aussi être les premiers à montrer l’exemple d’un bonheur qui ne se trouve ni au bout de l’effort, ni sur le chemin du raisonnement mais dans l’abondance des biens et des personnes dont la consommation suffit à remplir un cœur d’homme. Là est la source de toute éducation digne de ce nom.2
* enchaînant, boîte, goût
Les mots suivis d’un astérisque sont écrits en accord avec l’orthographe réformée.
- La Libre – 2.05.11 – Anne-Dominique Bailleux [↩]
- Allocution prononcée à l’occasion de la journée de l’éducation par Catarina la Tontita, ministre de l’Enseignement de Pisadonie. [↩]
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N’est-il pas urgent de réfléchir aux conséquences de ce qui semble être la priorité de l’actuel gouvernement PS/CDH/ECOLO de la C.F. à savoir la recherche effrénée de l’égalité de résultats pour tous en route vers Pisadonie?
Spirituel en diable ! Je suis écroulée de rire… Et dire que c’est à peine exagéré! Les politiciens ont trouvé le filon pour sévir encore très longtemps.
Quelle satisfaction que de remplir mon devoir sans me fatiguer : contribuer à l’épanouissement de cette société de cons-sots-mateurs !
J’espère que les enseignants que l’auteur décrit n’existent pas et, surtout, que jamais mes pauvres élèves ne croiseront sur leur route ce genre de forçats du travail intellectuel … Pour un peu, ces malades leur demanderaient de travailler et, pourquoi pas, imaginons le pire, de (j’ose à peine l’écrire) … REFLECHIR !!!
Excellent !
encore, encore…
Trop bon!!! Félicitations au rédacteur!
Un texte qui fait mouche et que j’aurais aimé écrire !
Tout simplement : merci !