Comprendre le ras-le-bol des enseignants

enseignantCarte blanche de Xavier Guyaux, professeur d’économie à Bruxelles.

12.000 enseignants à Liège. Preuve du ras-le-bol profond des enseignants. Le danger est de mal comprendre ce ras-le-bol. J’essaye ici de l’expliquer, même si c’est difficile et subjectif. Car les réactions des ministres de l’enseignement dépendront de la compréhension de ce mouvement. Et surtout pour l’image que le public perçoit des enseignants.

Le mouvement de contestation a été présenté, surtout par les syndicats, comme le refus du protocole d’accord. Les trois points mis en avant par les syndicats concernent tous les trois le confort des profs: le départ à 55 ans, la revalorisation salariale et les conditions de travail.

Or, les réactions sur les forums, sur Facebook, dans la rue, montrent que la raison du mécontentement des profs est bien plus profonde. Et qu’en tenir responsable la ministre Simonet et le protocole d’accord est malhonnête et improductif. Malhonnête parce que la situation actuelle est le résultat de plusieurs années de décisions des ministres précédents qui ont agi pour répondre aux demandes des syndicats, ou en tout cas avec leur accord tacite ou exprimé. Improductif parce que la confrontation est stérile alors que la collaboration est la seule méthode pour sauver un enseignement qui est de moins en moins qualitatif et de moins en moins public.

Le mécontentement des enseignants est général et ancien : le ministre Hazette avait initié une consultation des enseignants qui a eu lieu en 2004, sous la ministre Arena. Cette consultation a été soigneusement rangée dans un tiroir et il semblerait que la ministre Simonet l’ait retrouvée, comme je l’expliquerai plus loin.

Cette consultation consistait en un questionnaire avec des questions ouvertes, envoyé à tous les enseignants du fondamental, du secondaire ordinaire et de l’enseignement spécialisé. Au total, plus de 11.000 questionnaires ont été complétés par les enseignants et renvoyés. La coïncidence avec le nombre d’enseignants dans les rues de Liège est importante. Ce nombre de questionnaires renvoyés est en effet un signal en soi, quand on sait que les taux de réponse pour ce genre de questionnaires dépassent rarement quelques pour cent.

L’enseignant doit jouer plusieurs rôles

Dans son avis1 sur ces consultations, le « Comité de Pilotage » de l’Enseignement, résume les raisons du malaise des enseignants : Incompréhension des référentiels et des programmes, jugés trop flous, et peu praticables. Ensuite les difficultés des enseignants en début et en fin de carrière. De même, une satisfaction faible en ce qui concerne les formations en cours de carrière, qui correspondent trop peu à leurs besoins réels. Un malaise est aussi exprimé en ce qui concerne les directions d’école et le rôle des inspecteurs et conseillers pédagogiques. Enfin, il est relevé que l’orientation des élèves laisse à désirer et que l’enseignant doit jouer plusieurs rôles devant des classes avec des élèves fragilisés, rôles auxquels il n’est pas préparé. Notons que les revendications salariales étaient évoquées par les enseignants, mais de manière accessoire (pour le secondaire en 9e place par 5% des profs, alors que les deux premières propositions qui concernaient le nombre d’élèves par classe et la disposition d’outils pédagogiques recueillaient 17 et 12%)

Cet avis est un résumé et la lecture des résultats des consultations2 qui laissent transparaitre* d’autres éléments importants, telle la demande des enseignants d’être plus impliqués dans les réformes, et surtout celle d’être mieux reconnus.

On aurait pu imaginer que l’identification de ces problèmes aurait été l’occasion d’un changement radical dans la manière de travailler de l’Administration. S’il est vrai que « le contrat pour l’école » affirme se baser entre autres sur ces consultations, la méthode n’a pas changé et l’équipe universitaire de Bruxelles qui a réalisé les consultations et les rencontres avec la ministre Arena en fait une évaluation3 que nous pouvons qualifier de « mitigée ». En effet si l’importance de la mobilisation de tous les acteurs est répétée plusieurs fois dans le « Contrat pour l’école », les moyens mis en œuvre pour arriver à cet objectif ont été très réduits, en tout cas peu efficients.

Combien d’enseignants, combien de parents ont-ils connaissance de ce contrat et au moins de ses 6 objectifs? Le site « Contrateducation.be » par exemple, n’a plus été mis à jour depuis 2008 et ne contient aucune indication sur la réalisation des objectifs.

Les syndicats ont été trompés

Pour simplifier donc, le malaise voit ses racines dans les réformes des ministres Di Rupo et Onckelinkx, ce malaise est identifié par le ministre Hazette qui lance les consultations en 2004, la ministre Arena établit le Contrat pour l’école et fait voter le décret Mixité, que le ministre Dupont essaye d’améliorer. Arrive enfin la ministre Simonet qui doit faire face au mécontentement des profs, des parents et des syndicats pour la situation existante. Les profs parce qu’ils se rendent compte que l’espoir d’être écoutés, voire la promesse qui en a été faite en 2004 ne se réalise pas (par exemple la réforme du premier degré, la réforme de l’Inspection, le décret Mixité …). Les parents parce qu’ils ont l’impression que la seule réponse au manque de qualité de l’enseignement est le décret Mixité que l’on pourrait résumer par « au lieu d’offrir un nombre suffisant d’écoles qui correspondent aux demandes des parents, attribuons ces écoles de manière aléatoire ou selon des critères incompréhensibles et peu équitables », les syndicats enfin qui se rendent compte qu’ils ont été trompés, par exemple quand ils ont « échangé » les licenciements massifs contre les DPPR.

Devant l’ampleur de la tâche, la ministre a paré au plus pressé. La deuxième version du décret Mixité étant à peine moins mauvaise que la première, elle l’a transformé en « décret Inscription », reconnaissant que l’objectif n’était pas d’augmenter la mixité sociale mais bien de gérer une pénurie créée, ou au moins, acceptée par ses prédécesseurs. Malheureusement, ce décret diminue la mixité dans les écoles et en met plusieurs en danger de ghettoïsation. Le décret Robin des Bois est un épiphénomène malheureux. Comme la ministre l’a elle-même relevé, les moyens dégagés par ce décret sont minimes4. Ce qui est dommage c’est que ce n’est pas minime pour les écoles concernées et que les critères ne sont pas cohérents avec le « contrat pour l’école » puisque le critère de mixité sociale n’est pas retenu. Des écoles « mixtes » perdent des moyens pour des écoles « non mixtes ».

A part ces deux écarts que personnellement, je trouve contraires aux objectifs annoncés par la ministre, je continue à croire en sa démarche.

La ministre Simonet a en tout cas compris qu’il était urgent de prendre le temps. D’arrêter de décréter à tout va, avec comme conséquence que l’on laisse son nom à un décret, mais que ce n’est pas de manière positive. Corriger les erreurs du passé est moins glorifiant, mais bien plus utile.

Le départ à 55 ans? Pas réaliste !

Dans la situation actuelle il n’est pas réaliste, ni solidaire, de conserver un départ à la pension à 55 ans alors que tous les citoyens devront travailler au-delà de 65 ans, ni de demander des moyens supplémentaires, qui ne tomberaient pas du ciel, mais qui seraient prélevés sur d’autres secteurs. La ministre n’avait pas d’autre choix que d’aménager les DPPR et de limiter la revalorisation salariale. Dommage que les syndicats n’aient pas relevé que cela se faisait d’une part en aménageant la fin de carrière (tutorat pour les plus jeunes enseignants) et en donnant priorité aux traitements les plus faibles. La solidarité n’est-elle plus une valeur syndicale?

Les 27 pages de l’accord sectoriel 5 reprennent quantité d’éléments qualitatifs demandés par les enseignants lors des consultations, et par les organisations syndicales. Que ce soient la simplification administrative, la transparence, ou encore le bienêtre* des enseignants dans leur travail. De belles avancées. Pas suffisantes? Certes, mais rectifier une situation qui a mis 15 ans à se dégrader ne peut se faire en deux, voire trois années.

Je n’ai donc pas fait grève le 5 mai, comme bon nombre de mes collègues. Pas parce que je trouve la situation optimale. Mais parce que pour la première fois depuis 2004, une ministre a le courage de remettre en cause ce que ses prédécesseurs ont mis en place. Parce que j’espère que la ministre Simonet va continuer sur sa lancée et supprimer toutes les mesures prises qui vont à l’encontre de la qualité de l’enseignement. Parce que je ne comprends pas les syndicats qui n’ont pas réagi pendant 15 ans et initient une action contre une ministre qui commence à agir dans le bien de l’enseignement. Parce que, à part le décret Inscription et le décret Robin des Bois (que la Présidente du CDH remet en cause aujourd’hui, avant le décret Inscription?) les actions de la ministre vont dans le bon sens, en tout cas pas dans le mauvais sens. Parce que les seuls points avec lesquels les syndicats ne sont pas d’accord dans la proposition d’accord sont deux points qu’il est impossible d’accorder (les DPPR et la revalorisation salariale) alors qu’il serait plus rentable d’identifier les dépenses inutiles ou mal maitrisées* (Cyberclasses, détachements, administration lourde,…). Parce que je crois en mon métier et que je reste convaincu que l’on pourra plus facilement améliorer la qualité de l’enseignement dans un esprit de partenariat que dans un esprit d’affrontement.

Je sais que je ne représente pas l’avis de tous les enseignants, mais je sais aussi que beaucoup d’enseignants pensent comme moi. Certains m’ont dit que c’était courageux d’afficher ma prise de position. Mais il me semblait que je devais le faire. On ne peut pas demander à ses élèves d’être des citoyens responsables et ne pas faire connaitre* son avis parce qu’il ne va pas dans le sens du vent.

Privilégier l’esprit de partenariat

Sans ce partenariat,  l’enseignement continuera à se privatiser de fait. Il suffit de voir les chiffres des cours particuliers, coachings et autres aides de méthode de travail pour se poser la question: est-il normal que le privé pallie les déficiences du secteur public? Est-il normal que les élèves doivent avoir recours à des cours payants pour réussir ? L’enseignement public est-il devenu incapable de remplir son rôle?

Je crois de manière invincible que l’enseignement public est une nécessité absolue. Un enseignement public d’excellente qualité. Et encourage la ministre à persévérer dans la voie qu’elle a choisie, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses initiatives.

C’est pourquoi je souhaite que les syndicats  travaillent avec la ministre, avec les associations de parents, avec les Pouvoirs Organisateurs, avec les associations de professeurs pour sauver l’enseignement public. Travaillent avec et non contre.

Parce que demain il sera trop tard.

Xavier Guyaux
Enseignant

* transparaître, bien-être, maîtrisées, connaître,

Les mots suivis d’un astérisque sont écrits en accord avec l’orthographe réformée.

  1. http://www.enseignement.be/download.php?do_id=1405&do_check []
  2. http://www.enseignement.be/index.php?page=23827&do_id=1405&do_check=
    http://www.enseignement.be/index.php?page=23827&do_id=1324&do_check=
    http://www.enseignement.be/index.php?page=23827&do_id=1326&do_check= []
  3. http://centres.fusl.ac.be/CES/document/WEBCES/DocsProjets/ConratEcole/ContratStratRN.pdf []
  4. 8 millions, c’est 0,1% du budget de la Communauté Française, c’est 10% du budget Cyberclasses dont on connaît l’échec. C’est aussi moins que « l’économie » réalisée « grâce » aux postes non attribués vu la pénurie de profs. C’est encore 2% du coût estimé du redoublement scolaire. []
  5. http://www.desy.ucl.ac.be/documents/Protocole%20accord%20sectoriel%20enseignement%20-%201-04-2011.pdf []

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Vos commentaires

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  1. julesdenam dit :

    Donc, je résume à chaud (je prendrai le temps plus tard de répondre à certaines contre-vérités): notre collègue M. Guyaux n’a pas fait grève mais il va nous expliquer pourquoi ceux qui ont fait grève auraient dû la faire… FABULEUX…

    • Votre réaction manque de sérieux. L’analyse de M. Guyaux a le mérite de prendre du recul par rapport aux réactions épidermiques. Je ne suis pas aussi admiratif que lui devant le travail de Mme Simonet. Par contre sa description des errements des politiques successives, du manque de cohérence à moyen ou à long terme de celles-ci me parait très pertinente. Quant au DPPR, on sait bien qu’à terme, elles sont impayables et que si elles permettent à des enseignants essoufflés de partir, elle donne la même opportunité à d’autres qui sont en pleine forme. Malheureusement, et cela vaut pour beaucoup d’interventions sur le site, certains semblent préférer les raccourcis caricaturaux au débat argumenté. On pourrait s’attendre à mieux de la part d’enseignants. La démagogie est incompatible avec notre statut d’intellectuels.

  2. Petit Véronique dit :

    Très courageux en effet Xavier et très juste aussi. Belle analyse nuancée autant qu’assertive.
    Je partage !
    Merci à toi.

  3. Jean dit :

    On nous a payé notre pécule de vacances 1 mois plus tôt que d’habitude : une mesure pour noyer le poisson ou le poison?

  4. NAPH dit :

    Des mesures politiques purement économiques + des mesures pédagogiques idiotes + la pénurie de vrais profs expérimentés + la dévalorisation du métier + la politique de l’enfant roi + les parasites de toutes sortes = voir test PISA.

  5. Vandorpe Eric dit :

    Quelques éléments pour une information correcte :
    1. DPPR (dans les conditions actuelles) : +- 2% de la masse salariale (chiffres fournies par la communauté française).
    Le système a évidemment un coût mais il n’est pas impayable.
    2. Gendarmes, militaires : pension à 56 ans.
    3. Gardiens de prison : DPPR possible à 55 ans avec traitement d’attente à 80 %.
    (Vandorpe Eric, mandataire CSC)

  6. poudre dit :

    Encore une fois, je suis perplexe.
    L’analyse cartésienne des moyens financiers avoués m’amènerait à une même conclusion. Mais, je commence à douter … c’est incroyable les budgets qu’ils peuvent dégager quand une urgence intervient et je ne parle pas de ces derniers jours… clownesques (un nez rouge pour notre Antoine de ministre):-)