Redoublement : casser le thermomètre ne fera pas tomber la fièvre

jonathanCarte blanche de Jonathan Fischbach, enseignant et responsable de l’asbl Enseignons.be

Jeudi a été une journée un peu folle. Tôt le matin, Rudy Demotte, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, doublait sa ministre de l’Enseignement sur le thème de l’échec scolaire et du redoublement. Très vite, cette dernière réagissait dans les médias, histoire de ne pas perdre la face… et montrer qu’elle reste « sur le coup ». Il faut dire que pour un(e) ministre de l’Éducation, le 1er septembre, c’est un peu le 1er mai des socialistes : il faut y être, il faut dire quelque chose…

Bon, ici en l’occurrence, ce n’était pas très malin. Les deux ont joué toute la journée à celui qui criait le plus fort, à celui qui sortirait l’argument qui tue… Et résultat des courses, les profs sont déjà de mauvais poil alors que la rentrée scolaire vient à peine de commencer. Oserait-on leur dire que, question communication, ils feraient mieux d’accorder leurs violons avant de débouler dans les médias comme un éléphant dans un magasin de porcelaine?

« La ministre n’envisage pas de supprimer le redoublement »

Peut-être ont-ils oublié que trop de communication tue la communication. Parce que finalement, qu’ont retenu parents et enseignants de toute cette cacophonie? Que la ministre envisageait de supprimer le redoublement. C’est faux bien sûr. Les médias qui avaient humé le bon mot du jour, « the » scoop, ne se sont pas privés d’entretenir la confusion. Mais d’interdiction pure et simple, il n’en est pas question. Notre ministre le sait fort bien : si elle souhaite lutter contre le redoublement, elle devra rassembler tous les acteurs autour de ce projet et obtenir leur pleine et entière collaboration. Cela exigera des profs qu’ils fournissent encore un effort mais tous le feront, pour autant qu’on leur en donne les moyens.

Car oui, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Si Marie-Dominique Simonet souhaite voir baisser le taux d’échecs, il lui faudra entreprendre des politiques plus volontaristes et investir encore dans l’outil « école ».  Le redoublement ne baissera pas demain par la seule bonne volonté des enseignants qui se heurteront toujours aux mêmes problèmes : vétusté des locaux et des bâtiments scolaires, obsolescence du matériel informatique, rareté des supports pédagogiques (matériel audio, logiciels, manuels scolaires, etc.), classes surpeuplées, difficultés d’organiser une remédiation immédiate, lacunes dans la formation initiale qui devrait mettre davantage l’accent sur des modules consacrés à la diversité culturelle, à la pédagogie différenciée et à la détection des troubles de l’apprentissage, pénurie des enseignants, etc.

Il ne faut pas casser le thermomètre si on veut faire tomber la fièvre. Le redoublement n’est qu’un symptôme du malaise de notre école aujourd’hui. Il est, fort malheureusement, un indicateur très précis de l’incapacité des professionnels de l’éducation à amener l’ensemble des enfants qui leur sont confiés au maximum de leurs possibilités. Un système scolaire qui ne peut que proposer à ses éléments les plus faibles (et pas les moins capables, entendons-nous bien) de répéter une année supplémentaire et de subir encore et toujours les mêmes recettes est un système scolaire qui a échoué dans sa mission. La grande majorité des élèves qui se retrouvent en situation d’échec au mois de juin ne le sont pas parce qu’ils sont fainéants ou n’ont pas travaillé. Ils échouent parce qu’ils n’ont pas bénéficié du soutien immédiat de l’équipe pédagogique qui, faute de temps et de moyens, n’a pu leur consacrer toute l’attention qu’ils méritaient. C’est cela qu’il faut changer… En faisant redoubler, les enseignants croient bien faire et donner ainsi une chance à l’enfant d’acquérir en deux ans ce qu’il n’a pu assimiler en une année. Mais quand les enfants finissent par réussir, c’est parce qu’ils ont été chercher ailleurs (soutien des parents, cours particuliers, coaching…) les outils que l’école ne leur donne pas. Pour les autres, recommencer une fois, deux fois ou davantage ne les aidera pas. Ils seront réorientés, expulsés… et quitteront l’enseignement dégoûtés.

Nous vous souhaitons une excellente rentrée scolaire

A la veille de cette première semaine de rentrée – oui, je sais, c’était jeudi mais le gros des troupes n’arrivera vraiment à l’école que demain – voici le discours que les enseignants auraient aimé entendre ce 1er septembre, le discours que j’aurais aimé entendre

Chers enseignants,

Dans quelques heures, vous allez accueillir vos nouveaux élèves. J’espère que ces deux mois d’été vous ont été profitables et que c’est la tête pleine de projets et les yeux brillants d’espoir que vous entamez cette année scolaire 2011-2012. Les esprits chagrins diront qu’après deux mois de vacances, vous n’avez nullement le droit d’être déjà fatigués. Je sais que non seulement vous êtes heureux de retrouver vos collègues et vos élèves mais qu’en plus, vous avez consacré une part non négligeable de votre temps libre à la préparation de cette rentrée et à la création de vos cours.

Cette année, j’aimerais vous associer à l’une des priorités de cette législature : la lutte contre l’échec scolaire en général et le redoublement en particulier.

Vous ne le savez que trop bien, notre enseignement reste profondément inégalitaire. Nous n’avons pas encore réussi à rendre à l’école son rôle d’ascenseur social. Une des conséquences est que nous laissons bien souvent les plus faibles sur le bord de la route. L’échec scolaire nous coûte chaque année des millions d’euros que j’aimerais pouvoir affecter à d’autres priorités. Quant au redoublement, les chiffres ont prouvé qu’il n’était pas efficace et n’avait aucune valeur pédagogique. 

Cependant, je sais aussi que vous travaillez avec les moyens dont vous disposez. Je sais qu’il est tout simplement impossible d’exiger de vous d’obtenir des résultats comparables à ceux des pays nordiques puisque, pour le dire platement, nous ne boxons pas dans la même catégorie. J’ai retenu ce que vous m’avez dit en mai dernier et je m’engage à démarrer les réformes nécessaires dès cette année. La concertation qui doit démarrer bientôt avec les représentants du monde syndical, les associations de parents et les pouvoirs organisateurs sera l’occasion pour moi de vous adresser un signal fort : l’enseignement est notre priorité et nous ne vous laisserons pas tomber.

Je veux dire aux jeunes enseignants qui s’engagent cette année que le tutorat sera une priorité. Je veux leur dire que j’invite les directions à les épauler le mieux possible, à leur ménager des temps de réflexion, de remise en question. Je veux leur dire que je m’engage à les stabiliser le plus tôt possible afin que leur été soit consacré à réinventer leur métier plutôt qu’à attendre une hypothétique réaffectation. Quand deux jeunes sur cinq nous quittent dans les cinq ans, je considère que nous avons raté quelque chose. Je veux leur dire qu’ils ne sont pas seuls et que nous sommes là pour faire en sorte qu’ils s’épanouissent dans le métier qu’ils ont choisi. 

A tous les professeurs, je veux garantir que, demain, ils exerceront leur métier dans de meilleures conditions. Nous allons construire de nouvelles écoles pour faire face à la demande croissante, notamment dans la capitale… mais nous allons aussi rénover les bâtiments existants. Toutes les écoles seront concernées, qu’elles accueillent un public socio-économiquement favorisé ou non.

Un coup d’accélérateur sera donné à la réforme de la formation initiale des enseignants. Bientôt, vous accueillerez dans vos classes des professeurs-stagiaires, qui poursuivront leur apprentissage sur le terrain tout en étant rémunérés. Il y aura ainsi, dans de nombreuses classes, deux enseignants au lieu d’un pour encadrer les élèves… Nous offrirons ainsi aux étudiants une chance unique d’éprouver leurs connaissances théoriques tout en contournant la pénurie d’enseignants qu’un allongement des études de trois à cinq ans nous promettait. Ce sera également profitable au professeur titulaire qui pourra transmettre son expérience… et aux élèves qui pourront profiter d’une remédiation immédiate en cas de décrochage.

Aux directeurs, qui ont peut-être le sentiment d’être encore oubliés, qu’ils soient assurés d’obtenir enfin l’aide administrative qu’ils réclament depuis des années. Tout comme les enseignants ils pourront bientôt passer la main en douceur tout en formant, quelques heures par semaine, leur probable successeur. On n’est parfois pas trop de deux pour faire tourner une école.

Ce sont de grands défis mais l’on ne peut rien si on construit sur du sable.

A tous, enseignants du maternel, du primaire et du secondaire, éducateur, directeurs…  je veux vous souhaiter une bonne rentrée scolaire.

Commentaires

  1. letor dit :

    Je n’ai pas pris la peine de lire le texte certainement juste à plusieurs points de vue. Néanmoins, le terme « thermomètre » me hérisse : croire un instant que l’évaluation est un instrument de mesure fiable, valide et pertinent; qu’en deux ou trois contrôle sur un échantillon de questions, il est possible de généraliser sur ses acquis et compétences, de parier sur l’avenir d’un élève, croire constitue une double hérésie! Même un thermomètre n’est pas fiable, il faudrait au moins prendre la température trois fois pour avoir un indicateur de la température du corps. L’évaluation n’a rien d’une mesure externe objective. Depuis que les sciences de l’éducation se disent sciences, c’est un fait établi à maintes reprises…
    Outre cette méprise, le fait d’y croire… plus qu’à tout autre chose parce que pour certains c’est la base de leur identité professionnelle, un moyen d’abus quotidien de pouvoir, c’est juger moralement, c’est bannir socialement… C’est un moyen de discipline (effort, amour du travail, mérite) plus que de développement de compétences ou d’acquisition de connaisssance. Supprimer d’un coup de crayon un dispositif historiquement ancré ne résout rien mais le redoublement non plus… C’est pire pour les apprentissages, la motivation, le sentiment de compétence, pour l’insertion sociale… On s’en remet mais ça marque. La plupart du temps, les enseignants ont été de « bons » élèves. Ils ne savent pas ce qu’ils infligent

  2. oups dit :

    J’ai un peu plus de 25 ans d’enseignement. Je suis passé dans différentes écoles de types différents et je ne peux pas dire que je connaisse bien l’enseignement. Je connais bien quelques parties de l’enseignement.
    Je suis stupéfait quand j’entends nos politiciens parler du redoublement, ont-ils passé quelques heures dans plusieurs écoles, donné un semblant de cours pour se mettre en situation ?
    J’ai constaté que des intervenants du débat de ce dimanche sur la 1ère ne connaissaient pas bien le fonctionnement des remédiations !

    Donner plus de liberté aux écoles et aux enseignants,je suis certain que ça marchera beaucoup mieux. Il y aura toujours des canards boiteux mais quelle bulle d’oxygène pour tous les autres.

  3. Mascetti dit :

    Passage automatique entre 1° et 2° secondaire

    Un de nos multiples gouvernements a décidé de s’attaquer à l’échec scolaire. Comment ? En suppriment la possibilité de doubler ! Mais dites-moi si je me trompe : c’est l’échec ou le redoublement qu’ils veulent combattre ?

    L’échec est considéré par ces gens savants comme une cause, mais c’est une conséquence ! Et c’est aux causes de l’échec qu’il faut tenter de remédier !

    Quelles sont les causes ? Tous les professeurs le savent : des gosses qui jouent sur ordinateur jusque minuit, des gosses qui ne font absolument aucun travail scolaire à domicile, des gosses qui ne parlent pas français (et que personne n’aide vraiment), des problèmes de dyslexie et autres choses qui n’ont pas été détectées à temps, des troubles psychologiques…

    Si vraiment le gouvernement voulait combattre l’échec scolaire, il ne supprimerait pas le redoublement mais il agirait sur les causes de l’échec. Par exemple en créant des écoles de devoirs et des cours de rattrapages gratuits (pour les parents) donnés par des professeurs triés sur le volet pour leurs qualités.

    Par ailleurs, on a mesuré qu’il y avait plus d’échecs en fin de 2° secondaire lorsque le redoublement en 1° était supprimé que la somme des redoublements en 1° et 2°. C’est du bon sens : quand on n’a pas compris le cours de 1°, on réussit encore moins le cours de 2° et ça devient irrécupérable. C’est du bon sens : un gamin ne comprendra jamais qu’il doit travailler s’il passe automatiquement.

    Mais en définitive, Demotte a raison : vu qu’on a les politiciens qu’on mérite, il n’y a pas de raison de se priver de créer des cons.

    Frédéric Mascetti

    1. oups dit :

      J’adhère totalement à cette analyse.

  4. ProfExpert dit :

    Bien d’autres choses sont causes d’échecs scolaires. Et mêmes les causes principales.
    1. manque d’amour vrai des parents pour leurs enfants et manque d’encouragement à « apprendre »
    2. les médias qui n’accusent jamais que les enseignants.
    3. les ministères qui manipulent des réalités qu’ils ne connaissent pas, et découragent les enseignants.
    4. le manque de vraies occasions de formation continue pour les professeurs.
    5. Le jour où l’on emploiera le mot « professeur » et non son apocope, peut-être respectera-t-on mieux la profession.

    On peut, sur le sujet, écrire un volume de quelques milliers de pages.

  5. lebeau dit :

    L’incompétence d’une ministre responsable du gâchis d’une vie entière ? Posez vous la question chers parents du nivellement par le bas

  6. Parents Contre Echec Scolaire dit :

    Quand aurons nous une REELLE politique qui donnera des objectifs clairs sur ce vers quoi il convient d’aller en matière d’enseignement.

    1. marie dit :

      Comme tous les enseignants, je regrette de devoir faire redoubler un élève. Je suis curieuse de voir si les mesures décidées (sans concertation, évidemment!)permettront d’élever le niveau des élèves. S’il s’agit simplement de mesurettes visant à simplement « faire passer dans l’année supérieure », c’est certain que c’est voué à l’échec.

  7. Lucy dit :

    Ecoutez bien les propos des ministres, pédagogues et consorts. Ce qui est mis en exergue est le coût de l’échec scolaire. On revient toujours à la même chose. Faire plus avec moins.
    Une réelle analyse des besoins, de la situation, des causes ET des moyens permettrait peut-être à certains de ne pas dire de co….ies.

  8. Parents Contre Echec Scolaire dit :

    L’échec scolaire, le redoublement, la relégation imposée sont des TRAITEMENTS volontairement administrés pour améliorer un trouble d’apprentissage. Il s’agit de MESURES PEDAGOGIQUES PUNITIVES.
    Il ne s’agit ni d’un thermomètre qui mesurerait les difficultés d’un enfant, ni, comme on l’a entendu d’un symptôme qui serait le signe d’une maladie qui apparaîtrait spontanément chez l’enfant, alors qu’il est ADMINISTRE VOLONTAIREMENT par un praticien de l’art d’enseigner et qui, en lieu et place d’améliorer les performances de l’élève, anéantit et tue la confiance en soi de l’élève, alors que d’autres traitements sont efficaces et ne nuisent pas à l’enfant et, pire sont bien connus.
    En parlant de « symptôme », on cherche à faire croire que le redoublement serait spontané et inéluctable alors qu’il s’agit d’un TRAITEMENT réputé DELETERE administré volontairement.
    Il y a clairement une RESPONSABILITE de l’enseignant qui utilise ce traitement et ce praticien qui l’utilise fait preuve d’un comportement hautement choquant, il s’agit d’un DEVOIEMENT des méthodes pédagogiques.

    1. marie dit :

      Rien qu’à voir les gros caractères, on sent l’agressivité. Même pas envie de lire.

    2. Damien dit :

      @ Parents Contre Echec Scolaire :

      Dans mon établissement, la majorité des redoublements ( et même des échecs, parce que tous les élèves en échec n’ont pas doublé ) est due à un manque de travail de la part des élèves. Pas forcément un manque de compréhension de celle-ci.

      Pourtant, ils ont à leur disposition remédiation, étude, … L’équipe pédagogique se mobilise pour les aider.
      Mais voilà, durant l’année, ils ne font rien et en juin, ils se mettent à « calculer »… avec plus ou moins de réussite.
      Le redoublement n’est jamais prononcé avec plaisir, c’est un échec de l’élève, mais c’est aussi un échec pour l’équipe éducative.

      Vous écrivez « Il ne s’agit ni d’un thermomètre qui mesurerait les difficultés d’un enfant ». Et je suis d’accord avec vous. Car, pour pouvoir mesurer les difficultés de l’élève, il faudrait peut-être que ce dernier TRAVAILLE. Ensuite, on pourra diagnostiquer ses difficultés réelles et ensuite mieux l’aider. Pour mieux remédier à ses difficultés. Et, au final, ne pas « devoir » le faire redoubler.

      Mais voilà, on préfère parler d’enseignants « punitifs » ( ça passe mieux ) ou de « maltraitance » que d’élèves paresseux ( oui, je sais, ça n’existe pas ).

      Alors oui, le redoublement n’est sans doute pas LA solution ( et c’est vrai que je ne vois pas pourquoi un élève qui n’a pas travaillé se mettrait soudain à le faire parce qu’il double – quoique, cela arrive ) ni même UNE solution.
      Dans bon nombre de cas, il n’est que la conséquence, quoi qu’on puisse en dire, de ce manque de travail.
      Mais que faire d’autre ? Laisser passer un élève qui ne maîtrise pas les compétences ? Est-ce réellement rendre service à l’élève ?
      A titre personnel, je n’ai pas de solution miracle.

      Pour terminer, je dirais que ce qui me choque de plus en plus, c’est la remise en question systématique des enseignants qui, dans la majorité des cas, font leur travail le mieux possible avec le cadre qu’on leur donne.

      1. Mascetti dit :

        Avant de parler du redoublement, rappelons les faits. Un élève ayant seulement 50% dans une branche a réussi. Quand ce n’est pas le cas, il a encore droit à un repêchage. A la délibération de juin, l’élève ayant des échecs aura souvent une ou plusieurs faveurs (échecs mis de côté). A la délibération de septembre, rares sont ceux qui doubleront s’il ne reste que 2 repêchages ratés (et quasiment aucun pour un seul repêchage raté).
        Alors quand on laisse croire que les élèves doublent pour rien, c’est qu’on est vraiment de mauvaise foi.