On aura beaucoup parlé la semaine dernière de la création d’une nouvelle école privée à Crainhem, dans le Brabant flamand : l’Arboretum College. Ses fondateurs ont eu les honneurs de nombreux médias « papiers » et télévisés. Une surexposition médiatique? C’est néanmoins l’occasion de se souvenir que l’enseignement privé en Communauté française ne fédère qu’un millier d’élèves, auquel on peut ajouter les 600 enfants qui suivent chaque année un enseignement à domicile. De son côté, l’enseignement obligatoire francophone accueille un peu plus de 700.000 élèves… et même 800.000 si on y ajoute ceux qui suivent les cours de l’enseignement en alternance, du spécialisé et de la promotion sociale. Ce qui fait dire à Eric Etienne, porte-parole de la ministre de l’Enseignement Marie-Dominique Simonet, que l’enseignement privé ne représente finalement qu’une « goutte d’eau. »
Un projet légal au regard de la Constitution
Pour le reste, le projet dont il question est parfaitement légal. « Parfois, certaines personnes sont étonnées. Mais la Constitution autorise celui ou celle qui le souhaite à créer son école. Ce qui est obligatoire, c’est de respecter l’obligation scolaire. » L’établissement de Muriel de Bergeyck n’a cependant aucune chance d’être reconnu par la Communauté française, ce qui explique son minerval… plutôt élevé : 13.000 euros/an. « C’est un projet élitiste car peu de familles pourront payer ce minerval, estime Michel Parys, vice-président de l’Ufapec1, mais ce qui est dingue, c’est que ce minerval est – en intégrant tous les coûts – inférieur à celui d’une année de secondaire dans l’enseignement public. »
Un manque de places?
On se demande tout de même : qu’est-ce qui peut bien pousser une maman à créer son école? A l’entendre, ce sont les lacunes de l’enseignement public qui l’ont poussée à agir… au lieu de subir. Un choix que peut comprendre Michel Parys :
Nombreux sont les parents mécontents, tant le partenariat famille-écoles est mis à mal par les décrets votés ces dernières années : décret inscription, Robin des bois, etc. On fait croire aux parents (par la force des choses même si ce n’est pas voulu par les autorités) que seul le choix de l’école la plus complète et d’indice ISEF le plus élevé assure la réussite scolaire. Et comme si cela ne suffisait, la capacité d’accueil en enseignement obligatoire est annoncée totalement insuffisante en région bruxelloise. Des milliers de places vont manquer, quand elles ne manquent pas déjà. Les efforts de certains ne seront manifestement pas suffisants et ne pourront qu’amortir les difficultés rencontrées.
Eric Etienne ne nie pas le problème du manque de places – particulièrement dans le nord de Bruxelles, où la pression démographique est plus forte – mais il rappelle que l’enseignement catholique a annoncé il y a quelques jours l’ouverture, d’ici deux à trois ans, de 2.310 nouvelles places dans les écoles bruxelloises placées sous sa coupole. Le ministre des Bâtiments scolaires, Jean-Marc Nollet (Ecolo), a également annoncé la construction de nouvelles écoles. Pour le reste, le cabinet de l’enseignement ne craint pas une multiplication des écoles privées dans les années à venir. « Tout ça reste assez stable. On ne peut pas parler de phénomène. De plus, on donne l’impression qu’il n’y a plus aucune place disponible, ce qui est faux. Ainsi, près de Crainhem, il reste encore des places à Woluwé-St-Pierre et Woluwé-St-Lambert. Les statistiques démontrent que les élèves de la périphérie souhaitant s’inscrire dans des écoles bruxelloises ont autant de chances d’obtenir leur premier choix que des élèves bruxellois. Par ailleurs, les enfants ne finissent pas dans une école qu’ils n’ont pas choisie. N’oublions pas que la Ciri ne fait que travailler dans les préférences exprimées par les parents. A Bruxelles, le taux de satisfaction est proche des 90%. »
Et que répondre à ceux qui prétendent que la Communauté française « cadenasse » les inscriptions en 1ère secondaire?
On ne cadenasse pas mais nous avons accepté de prendre sur nos épaules ce qui avant était caché. Le taux d’insatisfaction est resté globalement le même… mais avant, la pression était sur les directeurs.
Au cabinet de l’Enseignement, on rappelle qu’à la fin de la première phase du processus d’inscription, il restait 1.800 places libres à Bruxelles.
C’est donc plus un problème de réputation et de regroupement d’élèves qu’un problème de places.
Un problème de qualité des écoles?
Mais si ce n’est pas un problème de place… peut-être est-ce un problème de « qualité » de l’enseignement public? « Ce n’est pas un ou deux projets comme celui-là qui vont résoudre tous les problèmes de l’enseignement. Ils présentent leur école en prétendant répondre à un problème de qualité… mais ils ne disent pas la vérité. Avec un minerval de 13.000 euros et une sélection à l’entrée, quelle est la part du milieu, la part des parents? Ces écoles sont et resteront réservées à un certain public. »
Et certains chefs d’établissement de s’interroger sur l’honnêteté d’un tel projet. « Je suis bien entendu résolument contre ces écoles gadgets générées dans la facilité pour un public choisi, isolé de toute entreprise de socialisation confie Manuel Dony, préfet de l’A.R. d’Ans (Liège), mais j’ai surtout une peur énorme du projet de société qui sera porté par leurs futurs diplômés. » Ces écoles ne vont-elles pas décrédibiliser l’enseignement traditionnel et les équipes pédagogiques qui s’y investissent? « Pourquoi, à supposer qu’un artisan arrive à créer un magnifique costume, impayable et qui ne pourrait être porté par quelques-uns ou quelques-unes, ce tailleur décrédibilisera-t-il pour autant toute l’industrie du prêt-à-porter? Ce que j’attends qu’on mesure un jour, c’est la valeur ajoutée aux élèves. »
Bien sûr, de nombreux établissements sont porteurs de vrais projets pour leurs élèves. Les directeurs comme les enseignants motivés ne manquent pas. Mais il est certain qu’il ne sera jamais possible de satisfaire tous les parents. La meilleure réponse à apporter aux détracteurs du public reste les données objectives selon Éric Etienne : « les dernières enquêtes PISA ont relevé une vraie augmentation de la qualité d’enseignement en Communauté française, nous sommes repassés au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. »
Une augmentation de la qualité qui, on l’espère, se poursuivra dans les prochaines années.
- Union des Fédérations d’Associations de Parents de l’Enseignement Catholique. [↩]
Ce genre de dossier remet toujours en lumière les particularités de notre système d’enseignement et souligne les biais d’analyse des personnes interrogées. Que fait l’école de l’Arboretum ? Elle profite de la liberté que lui offre la Constitution.
Le début de l’article 27 rappelle en effet que ‘l’enseignement est libre’, ce qui veut dire que chacun, dans notre pays, peut devenir ‘Pouvoir organisateur’. Cela n’implique pas que tout pouvoir organisateur ait droit à des subventions. Pour cela, il faut répondre à un certain nombre de conditions énumérées dans la loi du 27 mai 1959.
Par contre, ce qui ne manque pas de susciter chez moi un certain étonnement, ce sont les critiques qu’adressent à cette initiative, les défenseurs du plus gros réseau d’enseignement privé : l’enseignement catholique.
Pourquoi, en effet, reprocher à l’école de l’Arboretum, de faire usage d’une disposition constitutionnelle qui ne s’explique que par la volonté de l’église catholique de 1830 de protéger son monopole de l’époque dans le secteur de l’enseignement ? Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que la doctrine de l’Église de l’époque était, qu’en matière d’enseignement, l’État n’a à jouer qu’un rôle supplétif.
Il est donc assez comique de voir le vice-président de l’UFAPEC, représentant de l’association de parents de l’enseignement privé – mais subventionné – catholique, critiquer une initiative, d’un autre PO de l’enseignement privé – mais pas encore subventionné – non confessionnel. On est sans doute en droit de se demander s’il n’y aurait pas là un petit conflit de parts de marché, plutôt qu’un débat sur le service public d’enseignement.
Mais, le lobby de l’enseignement privé institutionnalisé est puissant et – pour ne citer qu’un exemple – quand le Pr Deschamps plaide pour des rationalisations, c’est toujours l’enseignement officiel qui est la cible de ses sollicitudes.
Pourtant, d’autres solutions existent. Si l’enseignement est vraiment un service public de proximité, il faut créer – comme en Finlande – un réseau public unique dont la gestion serait confiée aux communes ou à des associations de communes. On rencontrerait de cette manière diverses exigences, la flexibilité de gestion, la proximité avec le terrain, les synergies avec les acteurs locaux et le respect du service public qui ne peut – en aucun cas – se soumettre à des exigences confessionnelles.
Il n’y a guère de doute que l’initiative dont il est question est élitiste, mais il est tout aussi clair que d’autres démarches élitistes préexistaient et que la pose de la vertu offensée ne manque pas de ridicule quand elle émane de certains.
« un réseau public unique dont la gestion serait confiée aux communes ou à des associations de communes. On rencontrerait de cette manière diverses exigences, la flexibilité de gestion, la proximité avec le terrain, les synergies avec les acteurs locaux et le respect du service public »
Aucun problème s’il y a vraiment gestion et que cette gestion est de qualité.
Ce qui est le cas dans certaines communes, mais pas dans toutes, loin s’en faut….
« Bien sûr, de nombreux établissements sont porteurs de vrais projets pour leurs élèves. »
Et les autres établissements ?
Ils n’ont pas de projet ou leur projet n’est pas véritable ?
Non. Il y a des écoles qui n’ont aucun projet. De même qu’il y a des écoles où les enseignants ne font que passer… pour vite être nommés et demandent leur mutation ensuite… et ne restent qu’un an ou deux. Pourquoi croyez-vous que l’on envisage d’obliger les gens nommés dans une école X (p-e difficile ou en tout cas qui ne leur convient pas) à ne pas demander leur MUTATION avant deux ans? Pour stabiliser les équipes pardi! Et créer ces projets qui manquent tant! Nous ne vivons pas dans le pays des bisounours.
Certains chefs d’établissement ont simplement comme projet de réduire au maximum l’absentéisme de leurs classes. Et c’est du boulot parfois.
Jonathan, ce que vous dites ne vaut que pour les écoles du réseau de la CF, parce qu’il n’y a qu’un seul PO et qu’on ne peut donc pas refuser une mutation à un enseignant qui remplit les conditions (d’ancienneté, de nomination, etc.)
Par contre, dans le libre, il y a quasiment autant de PO que d’écoles, donc il est quasiment impossible d’obtenir une mutation.
Résultat : si vous êtes nommé dans une école, vous avez de fortes « chances » d’y faire toute votre carrière… et tant pis pour vous si elle ne vous convient pas ! C’est sans doute un plus pour la stabilité des équipes, mais je peux vous assurer que c’est très lourd pour ceux qui, après 10 ou 20 ans dans une école « difficile » n’ont aucune chance de pouvoir être mutés.
Jacqueline, les systèmes sont en effet différents. Mais dans l’Officiel, il n’est pas rare de se faire nommer dans une école où on n’a jamais mis les pieds (je prends mon cas : lorsque j’ai postulé comme prioritaire j’avais sélectionné 25 écoles où j’acceptais d’aller). Dans le libre, avant d’être nommé dans un établissement on y a généralement passé quelques années, non ?
Bien d’accord ! Ce que je voulais souligner, c’est qu’un enseignant de la CF acquiert/garde son ancienneté dans tout le réseau de la CF, quelle que soit l’école dans laquelle il effectue des intérims (passage obligé avant la nomination…). S’il est nommé dans une école où il n’a jamais enseigné et/ou qui ne lui convient pas, cette ancienneté lui permettra d’obtenir une mutation. Par contre, l’ancienneté acquise dans une école du réseau libre n’est valable que dans une école du même P.O.et comme il y a quasiment autant de P.O. que d’écoles, on finit bien sûr par être nommé (après parfois bien plus de 10 ans…), mais il faut un miracle pour pouvoir changer d’école. Je me souviens de collègues qui ont fait plus de 250 km A/R pendant toute leur carrière, par exemple ou qui ne sont jamais parvenus à sortir d’une école D+ (épuisante, à la longue), même avec plus de 20 ans d’ancienneté.
Une goutte d’eau qui pourrait bien faire tache d’huile…
J’interviens ici en tant que simple maman, mais ayant un DAP et enseigné un an en professionnel, ce qui m’a permis d’appréhender le monde de l’école « de l’intérieur ». Je n’étais pas mère à cette époque et j’avais des idées positives sur l’école et l’enseignement, avant d’être confrontée à une dure réalité, réalité à laquelle des milliers de parents d’enfants qui ne sont pas tout à fait dans la norme se heurtent sans trouver de solution ni même parfois d’espoir. Je parle ici au nom des parents de tous les enfants dys, HP, tda/h, tous ces enfants qui vivent des formes de désespoir, de perte d’estime d’eux-mêmes et ce dès le plus jeune âge. Tous ces parents-là rêvent d’un enseignement adapté, qui pourrait prendre en compte les spécificités de chacun sans pour autant devoir être orientés plus ou moins contre leur gré vers des filières qui ne leur seront pas plus adaptées. Il y a tellement d’enfants que l’école rend malheureux ! Ces parents-là ont cherché et cherchent encore des solutions, des écoles où leurs enfants pourraient s’épanouir de façon harmonieuse, mais il faut le dire, ces écoles-là il y en a tellement peu, et les listes d’attentes y sont bien longues ! Si l’enseignement libre reste « une goutte d’eau », c’est simplement parce que quelque part, on n’a pas le choix !
Créer une école est un projet d’envergure, enseigner soi-même à domicile à ses enfants n’est pas un choix facile ni possible pour toutes les familles, alors on envoie nos enfants à l’école publique ou subventionnée tout simplement parce qu’on n’a pas le choix !
C’est facile de taxer les écoles libres comme un « projet élitiste », et je suis certaine que si l’argent qui est utilisé pour scolariser un enfant durant une année scolaire était versé directement aux écoles alternatives pour payer le minerval, ce serait une façon plus juste de laisser aux parents un véritable choix, et apparemment cela coûterait même moins cher à l’état si j’en crois cet article. Je pense que dans des conditions pareilles, la goutte d’eau deviendrait tache d’huile…
Aïe, aïe, Aïe ! Que va-t-on avoir comme réaction quand on saura que Schola Nova (17 ans d’âge) va peut-être implanter une première secondaire à Bruxelles centre ?
Encore une goutte d’eau ! Il y en aura d’autres… cela fera des rivières, puis la mer.
C’est bien plus qu’une goutte d’eau… N’est-il pas plus important de donner aux élèves une base solide dans leur langue maternelle (le français étant tant malmené !) ? Commencer les langues étrangères en secondaires ne m’a pas empêché de parler aujourd’hui trois langues couramment.