Renforcer la formation en sciences humaines en réduisant l’histoire-géo : cherchez l’erreur!

HistoireCarte blanche de Jean-Louis Jadoulle, Professeur de didactique de l’histoire à l’Université de Liège, Département des sciences historiques.

Quel avenir pour l’histoire-géo?

Il y a quelques jours, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a pris la décision, de revoir les modalités de la formation géographique et de la formation historique dans les grilles horaires de l’enseignement qualifiant. Un projet de décret devrait être soumis, sous peu, au Parlement. Cette décision a donné lieu, dans les colonnes de La Libre Belgique et sur le site Enseignons.be, à des articles qui semblent rassurants. Mme la Ministre nous a également adressé un courrier qui va dans le même sens, précisant que son projet est de renforcer la formation de nos élèves en sciences humaines. Les raisons de craindre une contraction sensible de la formation historique et géographique sont pourtant avérées.

Une crainte infondée?

Si on peut se réjouir que l’histoire et la géographie soient maintenues au 2e degré de l’enseignement technique de qualification et même renforcées au 2e degré du professionnel, elles disparaissent en effet de la grille en 7e professionnelle. De plus, en 5e et 6e années (qualification et professionnel), les nouvelles grilles ouvrent la possibilité de ramener l’enseignement de la géographie et de l’histoire sur une seule année (en 5e) pour faire place, en 6e année, à une formation en sciences économiques et sociales. Cette dernière ne ferait plus appel aux apports spécifiques de l’histoire et de la géographie, ni aux enseignants de ces disciplines.

Une crainte infondée ? Pas du tout ! Les quotas horaires maximums qui sont fixés par degré, pour la formation commune, sont en effet supérieurs de deux unités à la somme des maximums accordés à chaque branche. Ils risquent donc inévitablement d’amener les pouvoirs organisateurs à faire le choix de supprimer la formation historique et géographique en 6e année. Cette option est d’ailleurs encouragée dans la note du Gouvernement qui précise que « l’idée est de prévoir la formation historique et géographique plutôt au 2e degré et au début du 3e degré [en 5e] pour terminer par la formation sociale et économique. Les cours d’une période/semaine [une leçon de 50 minutes] seront interdits et devront être regroupés sur une année scolaire à raison de 2 périodes/semaine ». Ces contraintes et/ou propositions laissent donc bien aux pouvoirs organisateurs la possibilité de supprimer la formation géographique et historique en 6e année. à moins qu’ils ne se résolvent à ramener de 4h à 2h les mathématiques, le français ou les langues modernes au 3e degré dans les filières de qualification. En professionnel, seul le cours de français pourrait ainsi être réduit. Une option qui nous semble hautement improbable.

Il faut ajouter que, ainsi réduite, au 3e degré, à une seule année d’étude, la formation historique et géographique perdra sa valeur certificative. La certification par unités (CPU) que le Gouvernement a entrepris d’implanter dans l’enseignement qualifiant prévoit en effet qu’il ne devrait pas y avoir de certification à l’issue de la 5e année, cette certification s’opérant seulement à la fin de la 6e (ou de la 7e P) sur base de la réussite des enseignements suivis cette (ces) année(s), si l’on se réfère à la législation actuelle. L’enseignement de l’histoire et de la géographie tel qu’assuré en 5e année n’aurait donc aucun poids certificatif.

Enfin, on est en droit de s’interroger comment le Gouvernement, qui entend « gérer au mieux les différences entre technique de qualification et professionnel »1 et, pour ce faire, prévoyait d’offrir plus de temps aux élèves du professionnel pour satisfaire aux mêmes exigences (4 années en technique de qualification et 5 années en professionnel), compte expliquer aux enseignants de sciences humaines la manière de s’y prendre puisque, dans ces disciplines, les élèves disposeront du même nombre d’années et d’heures de formation quelles que soient leur filière.

Les P.O. obligés de faire des choix

La décision du Gouvernement risque donc bel et bien d’amener les pouvoirs organisateurs à contracter la formation géographique et historique des élèves du qualifiant, laquelle est déjà, grosso modo, inférieure de moitié à celle des élèves dans les filières de transition. Il faut en effet rappeler que l’histoire et la géographie, les deux seules « sciences de l’homme » au programme de la formation obligatoire dans le secondaire, ne sont enseignées qu’à raison d’une ou de deux leçons par discipline et par semaine dans l’enseignement général, une seule leçon hebdomadaire par discipline dans l’enseignement qualifiant qui est visé par la récente décision du Gouvernement. Comment espérer que, avec un temps d’apprentissage aussi réduit… et qui risque de se réduire encore, dans des classes souvent plus nombreuses que dans d’autres cours, et pour l’enseignement qualifiant avec des élèves qui rencontrent des difficultés d’apprentissage et dont les aptitudes socio-cognitives et socio-langagières ne favorise pas toujours la maîtrise d’un certain nombre de repères culturels, les enseignants de ces disciplines puissent assurer à tous la maîtrise d’un bagage dont l’ampleur croît avec la complexité de notre monde ?

Cette décision démontre, une fois de plus, l’incohérence du pouvoir politique, lequel n’a de cesse de proclamer le rôle essentiel de l’école au plan de l’éducation à la citoyenneté, et ce tout en refusant aux enseignants les moyens d’y contribuer comme ils le pourraient et le souhaiteraient.

Bien sûr, nos élèves souffrent d’une carence majeure de clés de lecture des réalités économiques et sociales. Les crises qui se sont succédé depuis 2008 demeurent, pour beaucoup, largement illisibles, comme d’ailleurs à bien des adultes qui n’ont pas bénéficié du minimum d’ « alphabétisation économique » que l’école aurait dû leur prodiguer. Les sciences économiques et sociales ont un rôle essentiel à jouer dans la formation citoyenne.

Des apprentissages à faible valeur citoyenne?

Mais faut-il pour autant faire table rase de la formation historique et géographique, en 6e et 7e années de l’enseignement qualifiant ? à l’heure où l’on se demande si « Marine Le Pen est compatible avec la République », les référents historiques nécessaires pour décoder les ressorts de l’extrême droite et se rappeler les fondements des valeurs de la République nous paraissent au moins tout aussi pertinents que ceux que peuvent livrer les sciences économiques et sociales. à l’heure où l’on s’interroge sur la manière de faire face au défi climatique, la géographie n’est-elle au moins autant à même que l’économie de faire comprendre aux élèves les tenants et aboutissants du phénomène de réchauffement auquel l’Homme doit faire face ?

Même si les sciences économiques et sociales recèlent donc une indéniable valeur ajoutée au plan citoyen, on peut en outre craindre que, vu le caractère très tardif de l’enseignement de ces disciplines en fin de cursus secondaire, sans prérequis des élèves, l’on ne soit tenté par des apprentissages d’ordre très pratique et à faible valeur citoyenne. Ce n’est pas de cette caricature de formation économique et sociale dont nos élèves ont besoin. Car, du bulletin de virement au bulletin de vote, il y a plus qu’un pas…

Pour assurer la maîtrise des connaissances et des compétences indispensables à l’éducation citoyenne de nos élèves, il serait bien plus judicieux, plutôt que de substituer les sciences économiques et sociales à l’histoire et à la géographie, d’affecter davantage de temps d’apprentissage aux sciences humaines, dans leur ensemble, en évitant de les mettre en concurrence et en exploitant leurs complémentarités, plutôt qu’en les juxtaposant.

Revendication corporatiste ? Pas du tout ! Elle trouve sa source dans la conviction que, après les langues anciennes qui ont constitué le creuset de la formation de plusieurs générations de jeunes, après les mathématiques, les sciences et les langues souvent considérées, depuis les années 1970-80, comme le gage d’une formation de qualité, il serait urgent d’accorder aux sciences humaines un poids beaucoup plus important dans la formation intellectuelle des élèves confrontés à un monde plus complexe et plus mouvant, sans doute, que les générations précédentes.

Loin de nous l’idée de contester la fécondité d’une formation de l’esprit par le contact avec les auteurs anciens. Ou de minimiser l’importance de la maîtrise des langues et d’une alphabétisation scientifique dans le monde contemporain. Là aussi, la citoyenneté est en jeu. Mais la complexité de notre société et des défis à affronter en ce XXIe siècle oblige l’Ecole à donner à nos élèves les clés pour décoder et affronter cette complexité. Ces clés gisent, pour une bonne part, au cœur des sciences humaines. La part qui leur est actuellement faite ne peut conduire qu’à un déficit de formation.

Dans sa Déclaration de politique communautaire 2009-2014, le Gouvernement proclame que « l’école doit être un lieu d’émancipation sociale, personnelle et culturelle, de formation à l’esprit critique et à la citoyenneté responsable ». Déjà béant, le fossé entre ce projet auquel nous adhérons et les moyens que l’on accorde aux enseignants, s’élargit encore avec la décision sur laquelle nous demandons au gouvernement de revenir.2

  1. Cahier de charge pour l’écriture des référentiels interréseaux, (2012), p. 36. []
  2. Cette carte blanche a été co-signée par près de 140 enseignants du secondaire ou formateurs d’enseignants en sciences humaines, dans les Hautes Ecoles ou les Universités. []

Commentaires

  1. thunissen dit :

    Pour être sûrs que les citoyens de demain soient incapables de réfléchir et d’analyser les événements du monde et de leur environnement direct, qu’ils soient des moutons égoïstes et irréfléchis, qu’ils se gavent de bêtises télévisées et autres sans aucun sens critique, alors, oui, supprimons encore un peu plus ces cours « moins importants »…ceux qui ignorent le passé sont de toute façon condamnés à le revivre…merci messieurs les politicards de nous assurer un bel avenir. Lamentable.

  2. Delphine dit :

    Encore de riches idées de la part de notre ministre…
    Ramener l’ensemble des contenus en histoire-géo en 5e relève de l’absurdité. D’une part, les professeurs de ces disciplines auront tout autant de mal à « boucler » leur programme et les thèmes expliquant concrètement la formation de notre société risquent d’être bâclés. D’autre part, je trouve qu’entre la 5e et la 6e, beaucoup d’élèves gagnent en maturité. Or, il y a certains sujets abordés, à l’heure actuelle, en 6e (ou en 7e) qui requièrent cette maturité. Quant à supprimer complètement le cours de sciences humaines en 7e, c’est ridicule étant donné qu’il s’agit souvent d’un cours basé sur le décryptage de l’actualité… Il a donc, à mon sens, toute sa place dans la grille horaire d’un élève de dernière année.

  3. NAPH dit :

    Une fois de plus, nous avons la preuve de l’incompétence des décideurs qui ne connaissent pas la réalité de terrain et qui prétendent toutefois nous dire ce que nous devons enseigner et de quelle façon nous devons l’enseigner … L’enseignement perd de sa qualité ? Ben tiens, à qui la faute ??? Aux profs ??????