Comment les profs pourront-ils parler de sexualité aux enfants?

EVRASL’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS)  va entrer dans les objectifs généraux de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire inscrits dans le décret Missions de 1997. Ainsi en a décidé la commission de l’Éducation du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui fait de l’EVRAS une des missions de l’école. Tout établissement scolaire aura maintenant l’obligation de prendre des initiatives en la matière. Le décret préserve toutefois l’autonomie d’action des écoles qui pourront/devront prendre en compte les réalités du terrain, les besoins et le vécu de leurs élèves, etc.

Mais la question à mille point est : comment et quand les profs pourront-ils parler de sexualité à leurs élèves? On imagine que certains s’interrogent et réfléchissent déjà à la manière dont ils aborderont le sujet. Une séquence sur la puberté en fin de 6e primaire? Les moyens de contraception en 2e secondaire? Enseignons.be a sollicité l’avis de Jessy Keutiens, licenciée en psychologie, formée en sexologie et hypnothérapeute.

Un tabou… malgré la libération des mœurs

A partir de quel âge doit-on aborder la sexualité avec un enfant?

Notre culture entretient toujours un tabou autour de la sexualité et ce, malgré la libération des mœurs. Or il est très important d’aborder ce sujet avec les enfants notamment pour prévenir le mieux possible les situations d’abus sexuels. Les enfants abusés grandissent en ayant une vision complètement faussée de la sexualité puisque pour eux elle est associée à ce qu’ils vivent.

Aborder le sujet de la sexualité avec un enfant entraine toujours des réticences chez les adultes. Les parents attendent souvent que les enfants posent des questions. Or certains enfants n’abordent jamais le sujet et se forgent une image de la sexualité par eux-mêmes ou par les infos qu’ils ont pu obtenir ici et là, notamment auprès des autres enfants, qui n’en savent pas plus qu’eux, bien qu’ils prétendent le contraire. Bref, souvent les enfants ont une représentation parcellaire de la sexualité. Via la gêne des parents face à des images à la télé ou lors d’une conversation entre amis… L’enfant ne comprend pas le tabou mais il perçoit déjà le malaise. Il se fait déjà une représentation et souvent elle est plutôt erronée ou en tout cas parcellaire.

« L’enfant n’a ni tabou ni gêne »

Lorsque les parents abordent le sujet, c’est souvent lorsque la maman attend un nouvel enfant, et là, la sexualité est abordée au niveau de sa fonction reproductive. Ou encore, lorsqu’un fait divers amène les parents à faire de la soit-disant prévention… Et là, l’enfant voit alors la sexualité comme associée à la perversion… En conclusion, il n’arrive pas à intégrer les différentes facettes de la sexualité mais il comprend que le sujet engendre un malaise chez ses parents. Il ne faut donc pas attendre les questions, les problèmes ou les évènements extérieurs pour aborder le sujet. Il faut l’aborder dès le plus jeune âge dès qu’ils comprennent un peu ce qui est dit et qu’ils peuvent un peu échanger sur le sujet, donc vers 3 ans environ. L’enfant n’a pas de tabou ni de gêne. Pour lui, parler de son zizi ou autre, c’est comme parler de ce qu’il va manger le soir. C’est au parent à essayer d’être le plus à l’aise possible avec le sujet.

Il faut aborder le sujet en parlant d’amour et de plaisir. Bébé, l’enfant expérimente le plaisir. Il faut donc qu’il puisse comprendre ce qu’il vit et ressent. Il faut parler en termes concrets et simples, ceux qu’on utilise dans la famille pour nommer les organes génitaux. Puis, il faut aborder le rapport sexuel de façon aussi concrète et ne pas se contenter de dire mettre la graine… Sinon, à nouveau, l’enfant n’aura pas une vision correcte de ce qu’est un rapport sexuel « normal » (mettre le zizi dans la prune par exemple). Il est intéressant que l’enfant puisse expliquer ce qu’il a compris pour voir si il n’y a pas eu de mauvaise interprétation. Si lorsqu’un garçon montre son érection à sa maman et qu’elle ignore ce fait, il va penser que ce n’est pas normal ce qu’il se passe voire même que c’est mal! Il faut néanmoins adapter les propos selon l’âge de l’enfant ainsi que les interdits. L’enfant peut également comprendre que comme on peut faire des choses chez grand-papa et grand-maman qu’on ne fait pas chez papa et maman, il peut très bien intégrer le fait qu’on ne parle pas de sexe partout de la même façon qu’à la maison, où l’on peut en parler tout à fait librement.

Ne pas oublier les sentiments et le relationnel

Il faut bien sûr insister sur le fait que la sexualité doit être consentie et partagée volontairement entre adultes! Il faut également parler du côté sentiments et relationnel. Lorsque les côtés positifs de la sexualité sont abordés, on peut alors parler des déviances en insistant sur le fait que ce n’est qu’une partie de la sexualité et que cette facette n’est pas normale! Bien souvent les parents n’abordent la sexualité que pour parler de cet aspect en pensant bien faire et en pensant faire de la prévention. Le résultat est bien souvent le fait que l’enfant généralise alors et pense que la sexualité est réduite à cet aspect négatif. Il peut alors culpabiliser et penser que le plaisir qu’il a déjà expérimenté est aussi négatif que les déviances. Il faut donc insister sur le fait que ce qu’il ressent et expérimente est tout à fait normal, sain…

Il faut aussi expliquer que les pervers ne sont pas méchants mais malades! Car s’il s’agit de quelqu’un de la famille que l’enfant apprécie, il ne parlera jamais des faits. Or si on lui dit qu’il est malade et qu’il faut l’aider l’enfant pourra voir le fait de parler de ce qu’il vit comme une aide à cette personne.

Il faut que l’enfant sache quelles demandes sont légitimes ou non pour pouvoir alors dire « non » si on lui propose quelque chose de mal pour lui. Mais il faut surtout insister sur le fait qu’il doit venir vous en parler dans le but de faire respecter le fait que l’enfant n’est pas d’accord, car un enfant ne peut contrer un adulte.

Le problème se situera avant tout dans les familles

Selon vous, ce cours, à présent obligatoire dans les écoles, est-il une bonne chose?

Je pense évidemment que ce cours était une nécessité. Cependant, le problème va se situer davantage dans les familles lorsque l’enfant va revenir de l’école et aborder ce qu’il a vu en classe. Je pense qu’il faudrait aussi « éduquer les parents »… Imaginons une famille très prude : l’enfant rentre, il parle de ce qu’il a vu en cours, les parents vont remettre le tabou autour du sujet en disant qu’on ne parle pas de ça, que c’est mal… Et l’enfant, souvent, pense que ses parents ont raisons, et à nouveau, il va percevoir le malaise et il sera donc à nouveau perdu face à des informations contradictoires exposées…

Qui devrait idéalement le dispenser? Et avec quelle formation?

Pour ma part, je pense que un professeur d’une matière commune (français, math…) n’a pas le bagage nécessaire pour parler de sexualité avec les enfants. Il faut selon moi, au minimum, une formation sociale. Le must, évidemment, c’est une formation en sexologie, car être dans le domaine social ne donne pas forcément l’aisance pour parler de sexe tout à fait naturellement. Or la formation de sexologie apprend cela, à parler de sexe comme parler du temps qu’il fait, avec en plus des connaissances acquises.

Quels sont les risques d’un tel cours sur l’enfant, si cela se passe mal?

A priori, je vois surtout les aspects positifs. Les risques c’est plutôt quand on rentre chez soi et qu’on reçoit un discours tout à fait différent…. Il y a aussi, parfois, le risque qu’un enfant accuse un autre enfant, ou un adulte qui l’a embêté, de choses graves comme la pédophilie, mais lorsqu’on aborde les déviances, il est important de faire comprendre ce que risque une personne qui commet de tels faits et qu’on ne joue pas avec cela.

Pour ceux que le sujet intéresse, je recommande vivement la lecture de « Prévenir, détecter et gérer les abus sexuels subis par les enfants » de Gérald Brassine.



Vos commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  1. HENRY DE FRAHAN dit :

    Bel article qui permet de se poser des questions auxquelles on ne penserait pas et qui donne de bonnes réponses.

  2. pascal dit :

    J’en ai moi-même eu un dans les années 60-70 en primaire (télévision scolaire). Mais je pensais que nous avions évolué ! Que font les parents d’aujourd’hui ???

  3. Surmont dit :

    Et l’immersion ?

    (lol)

  4. Be dit :

    Sauf que les profs de morale, eux, ont été formés pour.