par Henry Landroit » 09 Oct 2007 18:58
Il faut certes aller voir des expositions de peinture mais surtout pas engager les enfants à peindre "à la manière de".
Que penser à propos des activités qui consistent à visiter une exposition d’un artiste célèbre puis d’exploiter cette visite en proposant aux enfants des ateliers où ils peuvent « faire comme », c'est-à-dire dessiner ou peindre « à la manière de » ?
Je pense qu’on a vu apparaitre ce type d’activités assez récemment (je parle de l’histoire de la pédagogie), c'est-à-dire aux environs des années septante. Auparavant, du moins dans le mouvement Freinet, si on allait au musée voir une exposition de peinture, on y allait pour découvrir un artiste, comprendre sa démarche, en un mot se cultiver. Rentrés en classe, nous parlions de l’artiste, bien entendu, nous le situions sur la ligne du temps, chacun donnait son avis. On en restait souvent là. Je crois que ce sont les services éducatifs des musées qui ont été les premiers à proposer ce type de prolongement (dessiner à la manière de), sur les lieux mêmes de l’exposition et que les enseignants ont embrayé sur cette pratique. Si ma mémoire déforme les choses, n’hésitez pas à rectifier.
Personnellement, je n’ai jamais pratiqué ce genre d’exercice, quoique ne privant aucunement mes élèves de visites occasionnelles au musée. Intuitivement, je sentais que ce n’était pas la bonne voie.
En fait, je faisais la relation avec l’expression écrite. Dans ce domaine, il ne nous viendrait pas à l’idée – du moins dans le fondamental – de proposer à nos enfants de lire puis d’analyser des textes de grands écrivains et enfin de les imiter afin de leur apprendre à écrire. Même si Proust écrit comme un dieu, je ne le présente pas comme modèle à imiter et je n’invite pas à écrire comme lui. En secondaire peut-être, après un long accompagnement et une longue fréquentation de leurs œuvres, on peut imaginer qu’il soit utile à un étudiant de « pasticher » Mauriac, Flaubert ou Marguerite Duras parce qu’il possède à ce moment un bagage suffisant de compétences d’écriture, de lectures diverses, de compréhension du monde, etc. pour en tirer profit.
Entendons-nous bien. Je pense que le côtoiement de peintres, de sculpteurs célèbres peut être un bien pour l’enfant. Il y a eu 50.000 visiteurs (dont moi) à l’exposition de Giacometti à Seneffe et parmi eux de nombreux enseignants et des enfants. Ceux-ci auront probablement apprécié les divers aspects créateurs de cet artiste. À mon sens, il n’est pas nécessaire, après une visite de la classe à l’exposition, de se précipiter sur du fil de fer et d’engager les enfants à réaliser des personnages longilignes. Il me semble plus judicieux d’en parler, de rassembler les impressions, de resituer éventuellement l’artiste avec les plus grands, puis de laisser décanter. Il y a fort à parier que, lors d’un atelier suivant, l’un ou l’autre des enfants utilise une des techniques giacomettiennes ou s’inspire d’une œuvre observée. À ce moment-là, il sera nécessaire à la classe de donner son avis sur ce travail. De même que je ne valorise pas un enfant qui dessine un Mickey ou un Pokémon (je le félicite seulement d’avoir su imiter le créateur), dans ce cas, je fais prendre conscience à l’enfant qu’il s’est inspiré de Giacometti mais j’évite de le valoriser outre mesure en affichant son travail. Je réserverais les cimaises de la classe à des créations originales. Nous sommes tous en effet influençables et nous engrangeons chacun, au fil de nos rencontres, de nos visites d’expositions et de musées, de nos lectures, d’émissions de télévision, etc. des particularités diverses qu’un exégète cultivé et patient pourrait décoder ultérieurement dans nos productions personnelles (conversations, dessins, articles, textes, etc.). Nous les avons assimilées et nous avons conservé telle ou telle caractéristique de l’un ou de l’autre.
Certes, j’entends déjà d’ici l’avis des spécialistes en éducation artistique affirmant que de toute façon, en art, tout a déjà été dit et fait, par conséquent, on ne peut que répéter (et surtout l’apprenant). Ce discours, je l’entends depuis longtemps, car bizarrement, n’étant pas moi-même très « expo » ni très « musée » 1, je suis souvent entrainé dans ces lieux du culte par de jolies femmes auxquelles je ne résiste pas 2. Alors j’en ai entendu pas mal, des réflexions. Depuis la justification du fameux « carré blanc sur fond blanc » au doute quant à la capacité des enfants à être des « artistes » au même titre que Degas ou Van Gogh.
Moi, je reste persuadé que l’enfant porte en lui une part de créativité importante que seul le climat d’une classe, l’atmosphère d’un atelier, l’attitude d’un éducateur peut mettre en valeur. Certes parfois, il faut la débusquer, cette part, cachée qu’elle est sous des couches et des couches de stéréotypes ou d’habitudes. Mais elle existe. Et si elle a besoin des grands maitres, de leur exemple, ce n’est pas pour les imiter systématiquement mais c’est pour se coltiner avec eux.
Il ne faudrait pas que nos enfants deviennent des picassiettes ou se mettent à magritter à tour de bras…
Henry Landroit
Enseignant retraité
Pédagogie Freinet
Chargé de mission ABPF
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