14 Oct 2006

Le glas des compétences ?

G Les socles de compétences sont-ils en train de vaciller ? Opposée aux savoirs par les enseignants, mal délimitée ou mal comprise, évangélisée par certains, décriée par d’autres, la notion de compétence a très tôt fait débat au sein d’une école, terrain in se glissant pour l’intégration des différentes réformes. Si jusqu’à présent, on pouvait noter une certaine (mais relative) unanimité dans le monde universitaire à ce propos, le front se désunit désormais, et les théoriciens et pédagogues belges s’affrontent sur cette question des compétences, mot polémique chez les professionnels de l’enseignement. Un récent cahier du Service de Pédagogie Expérimentale intitulé « Les compétences : notions et enjeux » expose les tenants et aboutissants d’un riche débat intellectuel, mêlant âpres critiques et interrogations multiples sur le concept.

Les compétences dans l’enseignement belge[1]

Née du constat que l’école enseignait trop souvent des savoirs morts, détachés de toute réalité extérieure, la notion de compétence – issue du milieu de l’entreprise – a commencé à faire son apparition dans les études pédagogiques, afin d’articuler au mieux les savoirs et leur application dans le monde extérieur. Basée sur les recherches en psychologie cognitive et sur l’expérience en entreprise, l’approche par compétences est (était ?) inspirée des travaux du socio-constructivisme (l’élève construit les savoirs sur ce qu’il sait déjà, en collaboration avec ses pairs) et prônée par plusieurs maitres à penser comme Jacques Tardif [2] Philippe Perrenoud[3] ou Philippe Meirieu (si les compétences n’existaient pas, il faudrait les inventer)[4]. La littérature[5] sur l’approche par compétences est pléthorique et s’est cristallisée en Belgique dans le Décret Missions(lancé par Laurette Onkelinkx, alors en charge du Ministère de l’Enseignement). La notion s’est ensuite répandue comme une trainée de poudre dans les programmes des différents réseaux. En se diffusant, elle a déjà subi ce que j’appelle l’effet boule de neige pédagogique : de glissements en glissements, on est passé d’un concept relativement clair à un pot-pourri peu compréhensible.

Pour rappel, les compétences sont :

une aptitude à mettre en oeuvre un ensemble organisé de savoirs, savoir-faire et d’attitudes permettant d’accomplir un certain nombre de tâches. [6]

des savoirs renvoyant à des situations complexes qui amènent à gérer des variables hétérogènes et qui permettent de résoudre des problèmes qui échappent à des situations référables épistémologiquement à une seul discipline.[7]


Une mauvaise réponse à un vrai problème

La véhémence la plus acide vient de Marcel Crahay (anciennement ULg : désormais en Suisse), pourtant défenseur acharné de leur application initiale. Selon lui, les fameuses situations-problèmes relèvent de ce qu’il appelle : la complexité inédite : puisqu’il faut trouver des situations qui soient complexes et inédites afin d’exercer les compétences de l’élève, on exclut de ce fait les situations courantes, quotidiennes. On en arrive alors à une pédagogie de l’extrême en omettant les situations courantes. La métaphore utilisée par Crahay est à ce titre édifiante : D’après lui, la situation serait comparable à un chirurgien ne faisant pas preuve de compétence lorsqu’il réussit une opération pour la quarantième fois. A contrario d’une volonté de réussite pour tous, la pédagogie par compétences, en élevant les exigences pour des compétences extra-ordinaires, favoriserait un échec scolaire plus grand, selon Marcel Crahay.

Lors de formations, j’ai à maintes reprises signalé l’artificialité de ce genre de pratiques. Trouver des tâches-problèmes ou des situations problèmes significatives est une gageüre puisqu’aucune situation ne pourra faire sens à l’ensemble des élèves. Rien n’a en soi de sens, clame d’ailleurs Francis Tilman (Le Grain) Exemple [8] : Un professeur de mathématiques, pour approcher la notion de volume, demande à ses élèves de calculer le nombre de litres de peinture à utiliser pour repeindre un phare en Bretagne. Peut-on vraiment encore parler de « mise en situation »

[l’approche par compétences est une ] caverne d’Ali Baba conceptuelle dans laquelle il est possible de rencontrer juxtaposés tous les courants théoriques de la psychologie quand bien même ceux-ci sont en fait opposés

Allant à l’encontre de la mouvance interdisciplinaire actuelle, Crahay plaide pour une restauration du disciplinaire. Avec une pédagogie en trois phases :

  1. apprentissage en contexte,
  2. transposition dans d’autres contextes
  3. retour réflexif sur les apprentissages.

A la barre pour défendre les compétences

shadock

Cette approche par compétences, moins sécurisante pour les élèves les plus faibles [9] , les met par ailleurs en difficulté régulière selon Jacqueline Beckers (ULG) mais le jeu en vaut, selon elle, la chandelle et mérite que le pari soit relevé.

Si proposer une nouvelle réforme semble intenable, Bernard Rey (ULB) pense, tout en critiquant la notion de compétences transversales, qu’il serait bon de réaliser un mode d’emploi à destination des enseignants. Si le mode d’emploi peut s’avérer très éclairant pour des professeurs déjà perdus dans la terminologie avancée, sachant que les modes d’emplois ne sont jamais lus en entier, il faudra alors veiller à ne pas tomber dans l’utilitariste, réduction qui risque d’être tout aussi néfaste.


Contre une opposition savoirs – compétences

Tous s’accordent cependant sur un point. Un des mérites que concède le docteur en Sciences de l’Education de l’ULg est d’avoir remis au-devant de la scène pédagogique la problématique de la mobilisation des ressources cognitives en situation de résolution de problèmes ; Bernard Rey rappelle quant à lui que les savoirs et les compétences sont consubstantiels et qu’approcher la pédagogie par le biais des compétences permet d’éviter une accumulation de savoirs morts.


La faute aux enseignants ?

Le problème est de savoir comment la pratique enseignante peut conduire les élèves à interpréter les savoirs/compétences appris à l’école, analyse Bernard Rey. Et la contribution de Francis Tilman prend ici tout son sens, en liant les différentes contributions de l’ouvrage.

Si les enseignants sont réputés résistants au changement, c’est peut-être parce que les didacticiens s’intéresse[nt] à un individu abstrait qui n’existe que dans des modèles théoriques et dont seule l’activité cognitive est prise en considération et formalisée sous une forme hypothétique. Lorsque la réalité ne colle plus avec la théorie, plutôt que de remettre en question le flou des notions, ils en concluent à un nécessaire changement de la réalité.

Cette dérive théorique transparait à travers la multiplication des discours concernant la « professionnalisation de l’enseignant« . C’est d’ailleurs la principale cause invoquée par Perrenoud à propos de l’échec de l’implantation de la réforme au Québec et en Suisse.

Je pense que toutes les réformes d’aujourd’hui s’adressent à des professionnels qui n’existent pas. Ce n’est pas le nombre d’années d’études qui pose problème. C’est la capacité des enseignants à gérer des situations didactiques, des relations et des dynamismes de groupe qui fait défa
ut. Les réformes échouent parce qu’elles demandent probablement aux enseignants plus que ne peuvent donner la majorité d’entre eux

Or, demander aux enseignants de devenir des professionnels « réflexifs » suppose une plus grande liberté dans le choix des outils. Et c’est tout l’inverse qui se produit actuellement en Communauté française, avec une obsession presque monomaniaque concernant la validation des outils pédagogiques, qu’ils concernent les manuels et logiciels scolaires (au travers de la comission d’agrément), ou encore les ressources pédagogiques en ligne (au travers du projet Respel).

Vers une pédagogie de l’incompétence ?[10]

La Communauté Française n’est donc pas à l’abri des interrogations de plus en plus nombreuses sur la pertinence des récentes réformes dans les différents pays francophones. Pourtant, il semblerait que les débats n’aient pas encore atteint les professionnels (si M. Perrenoud me permet de les appeler ainsi) de l’éducation, à savoir les enseignants. Renforçant les tenants d’une décapitation de l’approche par compétences, le débat risque de faire des ravages lorsqu’il arrivera aux oreilles du terrain, dans la mesure où un cobaye apprécie rarement se savoir l’objet d’une expérience, d’autant plus lorsque celle-ci semble vouée à l’échec par ses propres concepteurs. On le rappelle trop souvent, en pédagogie, tout est affaire de mode, et le débat exposé dans les Cahiers du SPE nous montre que l’heure est en train de tourner. Le manque de références à la pédagogie par compétences dans le récent Contrat pour l’Ecole est-il un signe de ce mouvement ou s’agit-il d’une simple prudence ministérielle ?

Par ailleurs, cette remise en question d’un chercheur est source de réflexions : s’agit-il d’une simple coïncidence entre le départ pour le pays helvète et la révélation du fond de la pensée du scientifique, alors que celui-ci n’est plus demandeur des subsides de la Communauté ? Si l’honnêteté intellectuelle des chercheurs est à saluer, ce débat risque cependant d’affaiblir encore un peu plus le milieu enseignant en sapant les maigres bases sur lesquelles s’était bâtie une application de cette pédagogie. Alors, pédagogie de l’incompétence ou incompétence de la pédagogie  ? Et si on faisait un minimum confiance au travail des enseignants ?

Notes

[1] Cet article s’inspire (notamment) d’un article initial d’Alter Educ, intitulé : « Faut-il en finir avec les compétences » ?

[2] Nous parlions récemment de sa conférence : Comment évaluer les compétences ?

[3] L’approche par compétences,une réponse à l’échec scolaire ?

[4] Sur les compétences (pdf)

[5] De multiples liens vers des textes de référence ainsi que des critiques de la pédagogie par compétences sur le site de l’APED

[6] Décret Missions, à télécharger sur le site des documents officiels de la Communauté Française

[7] MEIRIEU P., 1993, L’Envers du tableau. Quelle pédagogie pour quelle école ?, ESF, Paris, 10ème édition, pp. 111-112

[8] repris librement un exemple oral de l’excellent cours de Didactique Générale de Marc Romainville

[9] La remarque était déjà effectuée par Philippe Perrenoud plusieurs années auparavant : « même si l’approche par compétences ne se présente pas comme une réforme élitiste, on ne peut a priori exclure l’hypothèse qu’elle pourrait aggraver les inégalités sociales devant l’école. »

[10] Je reprends ici le titre d’un article de Nico Hirtt, de « l’école démocratique » concernant une critique vive de l’approche par compétences

S'abonner à notre newsletter

Recevez gratuitement les dernières actualités de l'enseignement dans votre boîte mail.