28 Avr 2011

Bernard Rentier se dit en faveur d’un test d’entrée en médecine

Carte blanche de Bernard Rentier, Recteur de l’ULg.

Dans un généreux combat « pour un enseignement plus juste et accessible à tous », la FEF s’oppose au concept du test d’aptitude à l’entrée des études de médecine et de l’année d’ajustement pour ceux qui ne sont pas prêts. C’est un combat de longue date, défendu par les représentants étudiants successifs depuis des décennies. Et on le comprend : pourquoi prévoir une année de préparation et ne pas tout simplement intégrer une préparation adéquate dans l’enseignement secondaire ?

Dans l’immédiat, nous ne pouvons compter sur un aménagement des programmes ou des exigences de l’enseignement secondaire, et moins encore de l’organisation des parcours des élèves ou de leur choix d’options. Certes, le dialogue secondaire/supérieur est attendu et souhaité, mais il ne pourra apporter ses effets éventuels que dans bien des années.

Or la situation est grave. Avec les moyens dont elles disposent aujourd’hui, les universités ne peuvent faire face aux exigences d’un enseignement de médecine de qualité. En effet, notre Communauté devient un des rares endroits au monde où l’accès aux études de médecine ne fait pas l’objet d’une sélection. On peut s’en réjouir, mais il faut alors faire face aux conséquences. A ceux qui me rétorqueront que ce n’est qu’un problème logistique aisément résolu par un appui financier, je répondrai que c’est quand même un peu plus compliqué.

Un taux d’échec catastrophique de 70%

1) On ne peut impunément laisser croire à celui qui n’a pas bénéficié d’une préparation adéquate qu’il peut, sans difficulté, entamer des études universitaires, particulièrement en médecine. On peut trouver cela injuste et exiger la mise en place d’améliorations, mais actuellement, c’est inéluctable et cela se traduit par un taux d’échec catastrophique d’environ 70 %.

2) S’il existe pour les études médicales ou dentaires, un engouement tel qu’une formation de qualité soit compromise, il n’y a que deux solutions :

• un test d’entrée, qui renseigne l’étudiant sur son niveau, suivi d’une orientation vers une formation spécifique de comblement de ses lacunes. Si ce test n’est pas contraignant, il sera largement inutile; ou

• un financement proportionnel à l’affluence, qui permette aux universités de faire face aux réalités, encore qu’il ne s’agisse pas seulement d’un problème financier, mais de la disponibilité de patients et d’équipement médical ou dentaire. Il y a de toute façon une limite.

On connait* les objections à la première solution. Certains la disent « antisociale » : les jeunes des classes aisées seraient mieux préparés que ceux des milieux défavorisés. C’est sans doute partiellement vrai. Mais voulons-nous pour autant réduire le niveau d’exigence de ces études déjà trop courtes et qu’on va encore raccourcir ? L’action sociale consiste-t’elle à diminuer le niveau de compétence pour prétendre à l’équité ? N’est-il pas plus souhaitable d’offrir à ces jeunes mal préparés une réelle opportunité de remédier à cette lacune en leur offrant une année préparatoire, cadeau et non sanction, plutôt que de jouer les autruches et les envoyer tout droit à l’échec ? Pour moi, cette formule est au contraire particulièrement « sociale », en cela qu’elle offre à chacun l’opportunité d’acquérir ce qui lui manque. Le déficit n’est d’ailleurs pas seulement lié au statut social, mais surtout aux options choisies ou délaissées dans le parcours scolaire.

On dira que ceci ajoute encore au cout* des études, évidemment, mais la piste que je revendique est justement que cette année préparatoire soit subventionnée non seulement au profit des universités, mais aussi au bénéfice des étudiants par l’octroi d’une bourse à caractère social. Ceci implique un investissement substantiel de la part du pouvoir subsidiant, mais il sera compensé par l’économie qu’entraine* la réduction de 7 à 6 ans des études médicales. Le moment sera donc parfaitement propice en 2012.

La deuxième solution est plus utopique et n’est pas de notre ressort. Une aide substantielle a déjà été accordée cette année aux universités par le m.inistre de l’Enseignement supérieur. Elle est la bienvenue, en attendant qu’on adopte une solution durable. Mais nous devons penser à un plus long terme.

« Déceler qui est prêt et qui ne l’est pas. »

Ne choisir ni l’une ni l’autre de ces deux options ne donne que l’illusion d’une démocratisation. La sélection s’opèrera* de toute façon et on enverra cyniquement, mais avec bonne conscience, les moins préparés au « casse-pipe ». Notre mission est de former les étudiants, pas de leur faire croire qu’ils peuvent réussir alors que nous savons très bien que c’est faux. Pas non plus d’attendre toute une année avant qu’ils ne s’en rendent compte. Ni de gérer un embouteillage monstre en faisant comme si on pouvait donner à tout ce monde une formation de la même qualité que s’ils étaient trois fois moins nombreux. Aujourd’hui, l’attraction pour les métiers de la santé est considérable mais respectable. Toutefois, ces formations ont leurs propres exigences, tout le monde en est conscient et personne ne souhaite que la barre soit abaissée, mais chaque élève sortant du secondaire n’est pas nécessairement en mesure de les affronter. Pas du tout, ou pas d’emblée.

Il est dans les missions confiées aux universités de déceler qui est prêt et qui ne l’est pas. Je suis donc pour qu’une sélection soit mise en place dès l’arrivée en première année : je ne vois pas ce que cela a de plus choquant qu’une sélection qui a, de toute façon, lieu en fin de première. Mais je défends cette solution, pour imparfaite qu’elle puisse être, à condition qu’elle propose des alternatives positives : l’accès à une formation spécifique qui prépare adéquatement aux études concernées et qui permette d’accumuler des crédits valorisables dans ces filières, donc un étalement du cursus, ou dans d’autres domaines relatifs à la santé, par exemple.

En conclusion, je pense qu’il faut se diriger, pour 2012, profitant du passage des études de médecine au standard européen de 6 ans, vers ce qu’on appelle un « test contraignant », subtil mais illusoire déguisement du terme plus réel d’examen d’entrée. L’originalité de la formule réside dans l’organisation d’une année de mise à niveau dont les crédits pourront être valorisés, en phase avec un élément très positif de la réforme de Bologne : l’étalement des études adapté au rythme qui convient à chacun.

En outre, elle évite le redoublement pur et simple, toujours vécu comme un échec. Cette proposition, très « sociale », quoi qu’on en dise (car en un an, elle gomme les différences pour ceux qui en ont la capacité), repose sur deux conditions indispensables : un financement ad hoc des universités et l’octroi de « bourses d’équité ». Je sais que cette solution, si elle est mal comprise, risque de rencontrer des oppositions de principe d’organisations étudiantes et une réticence du pouvoir finançant. Elle est cependant frappée au coin du bon sens. ((La Libre – 22.04.11))

* connaît, coût, entraîne, opérera

Les mots suivis d’un astérisque sont écrits en accord avec l’orthographe réformée.

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