09 Sep 2011

Pour une réelle politique de la formation des enseignants

bricolage

bricolageCarte blanche de Geneviève Hauzeur, professeur de didactique du français en Haute École.

Peu de métiers font l’objet d’autant de commentaires et débats publics que celui d’enseignant. Partagé entre la conscience de la responsabilité confiée aux enseignants et une certaine irritation face à leurs plaintes répétées, le grand public s’intéresse peut-être un peu moins à ce qui se passe en amont, du côté de leur formation, assurée actuellement par les Hautes Écoles pédagogiques pour les instituteurs et les professeurs du secondaire inférieur, et les Universités pour les professeurs du secondaire supérieur.

Chargée depuis 5 ans de former des professeurs de français dans le degré inférieur, je suis convaincue que la formation des enseignants, initiale et continue, est une des clés incontournables pour sortir des impasses qui minent aujourd’hui l’enseignement en Communauté française. Mais hormis quelques vagues déclarations, le plus souvent en période électorale, il faut reconnaitre que la sphère politique s’en préoccupe assez peu…

Un des problèmes fréquemment relayés par la presse est celui de la pénurie des profs et de ses conséquences. On conçoit en effet aisément l’embarras des directeurs d’établissement qui, faute de candidats diplômés, confient leurs élèves à des personnes n’ayant pas les titres pédagogiques requis (on les appelle les « article 20 », d’après le décret qui autorise cette entorse). Cette mesure, si on en comprend bien l’urgence, n’en produit pas moins des effets désastreux, tant sur la qualité de l’enseignement que sur l’image même de la profession.

« Une mesure contreproductive »

Que penserait-on d’un hôpital qui, faute de médecin, engagerait un… vétérinaire ? ou, faute d’infirmière, une secrétaire médicale ?  Une telle mesure est totalement contreproductive et, au niveau de la formation des enseignants, ne fait que produire un cercle vicieux : nos stagiaires se retrouvent parfois avec pour maître de stage un enseignant moins compétent que lui, quand ce n’est pas un de nos anciens étudiants ayant été arrêté dans sa formation ! De quoi fragiliser, de part et d’autre, les meilleures motivations !

Autre contradiction : les profs font l’objet de toutes les critiques – et de toutes les convoitises quand il s’agit des prétendus congés à rallonge – mais aussi d’une attente sociale particulièrement lourde ; une attente toute légitime, mais comment s’explique alors le manque d’attractivité du métier ? Notre société serait-elle à ce point démunie qu’elle relègue à d’autres – mais quels autres ? – la responsabilité d’instruire ses enfants ? Il n’y a pas de réponse simple, bien entendu, mais un élément de réponse consiste à souligner combien le métier s’est complexifié et n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était il y a, disons, 50 ans. Qu’on le veuille ou non, l’école doit faire face aux défis de la société du 21e siècle : diversité socio-culturelle, multiplication des champs du savoir et développement technologique – pour ne citer que les éléments les plus évidents – constituent de véritables défis pour tous les acteurs de l’enseignement. Un métier complexe donc, auquel répond une formation de plus en plus exigeante : en plus des savoirs pédagogiques et didactiques, il s’agit de former les futurs enseignants à réagir adéquatement aux spécificités des publics et des situations les plus diverses. Pour le dire simplement, la complexité du métier en rebute plus d’un, de sorte que peu de jeunes se destinent à l’enseignement et, quand certains d’entre eux choisissent cette voie, ce sont rarement les « meilleurs », entendons par là ceux dont les performances à l’issue du secondaire les rendent aptes à répondre aux exigences de la formation.

Nous touchons là un point sensible : celui du recrutement des candidats enseignants à l’entrée des Hautes Ecoles pédagogiques. C’est sans doute un effet pervers de la démocratisation de l’accès aux études supérieures : les Hautes Écoles accueillent nombre de candidats souvent fort démunis d’un point de vue tant linguistique que culturel, et dont l’enseignement n’est pas forcément la vocation première. Il n’est pas question ici de remettre en cause la notion d’égalité des chances, mais bien de reconnaitre que la faiblesse des candidats rend la tâche des formateurs en Hautes Écoles particulièrement laborieuse et coûteuse, tant en moyens financiers qu’humains : malgré les formules de remédiation mises en place et un encadrement accru, les Hautes Écoles fournissent trop peu d’enseignants pour occuper les postes à pourvoir dans les écoles. Sans compter que bon nombre des diplômés qu’elles mettent sur le marché du travail n’atteignent que très laborieusement le seuil minimal de maitrise des compétences professionnelles

J’évoquais pour commencer le rôle clé que sont susceptibles de jouer les Hautes Écoles : contrairement aux filières pédagogiques et didactiques de l’Université, elles organisent la formation des enseignants en articulant, dès la 1re année et de manière simultanée, la théorie et la pratique.  Par le poids important qu’elles donnent à l’exercice de la pratique de terrain et à la réflexion sur cette pratique, elles dotent les futurs enseignants d’une réelle expertise pratique et théorique que ne fournit pas l’Université. Et à ce titre, les Hautes Écoles constituent un lieu privilégié de transmission des avancées de la recherche vers leur objet précis, à savoir les pratiques de terrain.

Cette mission professionnalisante des Hautes Écoles est d’autant plus précieuse qu’elle permettrait de pallier une contradiction supplémentaire : la disproportion entre les moyens financiers et humains déployés pour améliorer notre enseignement, et leur absence d’effets concrets dans les écoles.  Je suis souvent sidérée de constater l’écart entre les recherches pédagogiques et didactiques de pointe et leur méconnaissance totale sur le terrain ; entre la richesse des outils que la recherche propose aux enseignants et la trop grande rareté de leur exploitation ; entre l’orientation résolument socio-constructiviste et active des recommandations officielles et la persistance, sur le terrain, de pratiques datant d’un autre siècle. Alors qu’une large partie du budget de l’enseignement est consacré à la mise en place de structures permettant d’intégrer les élèves en difficultés (1er degré différencié, classes-passerelles pour les primo-arrivants, classes intermédiaires entre 1re et 2e pour éviter le redoublement, etc.), il faut bien reconnaitre que les écoles et les enseignants sont, dans l’état actuel des choses, fort démunis quand il s’agit de savoir « quoi faire » concrètement avec ce public en difficulté. Sans compter que c’est souvent aux enseignants les moins motivés ou les moins outillés – voire aux « article 20 » ! – que l’on confie cette lourde responsabilité.

« les enseignants ne sont tout simplement pas suffisamment formés »

Je n’accable pas les enseignants de terrain – comme en toute profession, il y en a de bons et de moins bons, des motivés et des blasés, des consciencieux et des laxistes,… – , je déplore que tant d’efforts, d’énergie et de moyens déployés d’un côté restent quasi lettre morte de l’autre. La raison est toute simple : les enseignants ne sont tout simplement pas suffisamment formés et encadrés, dans l’exercice même de leur profession, pour affronter ces défis ! C’est qu’en deçà, il manque une réelle politique de formation – initiale et continuée – des enseignants, qui se donne les moyens d’assumer la « mixité sociale » tant  prisée dans les discours mais tellement crainte dans les faits. Un seul exemple : plutôt que d’offrir un subside supplémentaire de « remédiation » aux écoles qui accepteraient de supprimer le redoublement, comme le proposait récemment le ministre Demotte, pourquoi ne pas encourager, par ces mêmes subsides, les écoles qui se lanceraient, en collaboration étroite avec les experts scientifiques, les formateurs et conseillers pédagogiques, dans la mise en place concrète de dispositifs élaborés par les recherches de pointe en matière de remédiation et de différenciation ?

La « mastérisation » annoncée (passage à 5 ans d’études selon les accords européen de Bologne) pourrait être une réelle opportunité d’établir une collaboration structurelle entre les Universités, les Hautes Écoles et les établissements scolaires. Il faut espérer que les politiques tiennent leurs promesses d’une rénovation concertée et réfléchie de la formation, intégrant les différents acteurs de l’enseignement dans un processus cohérent. Une rénovation de la formation qui, notamment, rende crédible l’appel aux candidats : à l’heure où on n’a jamais été aussi conscients, tant d’un point de vue scientifique que social, de la nécessité de modifier la nature même de l’acte d’enseigner, il est urgent que l’éducation puisse compter sur des enseignants solidement outillés et confiants, autant qu’épanouis et fiers d’exercer ce qui reste « le plus beau métier du monde »… ((RTBF info – 9.09.11))

S'abonner à notre newsletter

Recevez gratuitement les dernières actualités de l'enseignement dans votre boîte mail.