06 Sep 2012

Non, enseignant n’est pas le pire métier du monde

penurie

penurieC’est la magie d’Internet : à peine publiée sur notre site, la lettre de Justine Lalot, intitulée « Pourquoi j’arrête l’enseignement ? », faisait déjà le tour de la toile, partagée par des centaines d’enseignants. Le journal Le Soir la relayait ensuite, avant que la RTBF ne s’en empare pour son émission « C’est vous qui le dites! » de mardi matin (Vivacité). Le titre du débat est volontairement provocateur : « Prof. Ils disent que c’est le pire métier du monde ». Les intervenants  – par téléphone ou sms – ne feront pas dans la dentelle : « Mais de quoi se plaignent-ils? », « ils ne travaillent pourtant que quelques heures par semaine », « qu’ils viennent voir dans le privé… » Même Sonia, aide-ménagère, se dira convaincue qu’elle pourrait parfaitement assumer une charge d’enseignant. On touche alors le fond…

Un malaise latent

Contactée par nos soins, Justine Lalot a souhaité remettre les pendules à l’heure. Non, le métier de prof, ce n’est pas le bagne… et tous les enseignants ne sont pas soit des râleurs, soit des planqués. Tordons encore une fois le cou aux préjugés…

Votre carte blanche a suscité beaucoup de réactions. Après sa publication sur Enseignons.be, c’est le journal Le Soir qui s’en est emparé, puis la RTBF a consacré une émission dont le thème était « Peut-on dire qu’être prof, c’est le bagne ? » Qu’en pensez-vous ?

Je pense que cet emballement médiatique auquel je ne m’attendais pas n’est dû qu’à un ras-le-bol généralisé. Les dizaines de messages que j’ai reçus vont d’ailleurs dans ce sens. Ils sont autant de témoignages qui renforcent l’idée que le malaise est latent et ne demandait qu’à se manifester. Autrement… Car bien sûr, il y a eu des grèves, tout le monde s’en souvient. Mais les profs plus anciens le savent : ces grèves n’ont servi à rien, elles n’ont fait qu’entériner la dévalorisation du métier. C’est peut-être ce qui explique le peu de manifestations de ces dernières années. Cette lettre, partagée de manière incroyable, était peut-être une autre façon d’exprimer le malaise de la profession.

Se lancer dans un concours de pénibilité ?

Maintenant pour ce qui est de l’émission de la RTBF, je n’ai pas du tout aimé la manière dont elle a traité ma lettre. Contrairement à ce que les animateurs ont prétendu – d’ailleurs ils ne m’ont pas permis de l’infirmer en plateau -, je n’ai jamais dit que prof c’était le bagne. Je n’ai d’ailleurs jamais prétendu pratiquer le métier le plus pénible du monde. Je ne suis pas stupide, je sais que d’autres métiers sont pénibles, je sais que certains le sont même plus. Néanmoins, la pénurie doit interpeller et ce n’est pas parce que ce métier n’est pas le plus pénible qu’on ne peut pas dénoncer ce qui pousse les gens à le quitter. Même si ça dérange. Je n’ai jamais empêché quiconque d’écrire une lettre pour décrire ses conditions de travail, quel que soit le secteur. Au contraire, je pense que ça servirait davantage la démocratie de se nourrir du terrain. Se lancer dans un concours de pénibilité, par contre, je ne vois pas l’intérêt : ce n’est pas ça qui fera avancer les choses !

Croyez-vous que les médias ont bien compris votre message ?

Ça dépend lesquels… LeSoir.be oui, grâce au chat, ça a permis de clarifier certains points. « C’est vous qui le dites ! », non. Elle en a fait un débat populiste à deux sous… Les autres, je ne sais pas, ce n’est pas encore diffusé !

Si le métier d’enseignant n’est pas le bagne, il reste difficile pour certaines personnes. Mais le public reste convaincu que nous exerçons un métier facile, à la portée du premier venu… Êtes-vous d’accord ?

Non évidemment. Mais c’est inévitable que certaines personnes pensent cela. Tout le monde a été à l’école, tout le monde a un lien, de près ou de loin avec l’enseignement. Par conséquent, beaucoup se disent qu’ils connaissent le métier, et donc qu’ils pourraient être profs. Mais à tous ces gens, je dis, prenez notre place un an, deux ans… six ans et puis on en reparle, d’accord ? Si le métier d’enseignant est si facile, pourquoi en manque-t-on ? On ne preste que 20 heures semaines, on a des semaines et des semaines de vacances et en plus on est merveilleusement bien payé. Bref, l’enseignement, c’est presque le Club Med ! C’est quand même étonnant cette pénurie, non ?

« Qu’on arrête de dire que les profs veulent une augmentation salariale »

Qu’est-ce qui entretient cette image dans l’esprit des gens ?

Comme je l’ai dit précédemment, c’est le fait que l’école soit au cœur de la société. Comme tout le monde l’a côtoyée, tout le monde pense la connaître. Je crois que c’est Jules Ferry qui a dit « si vous touchez à l’école, vous touchez à la société ». Je résume sa pensée, je ne parviens pas à retrouver la citation exacte. Quoi qu’il en soit, il avait bien épinglé le problème, Jules Ferry. En effet, chaque fois qu’on « attaque » l’enseignement, on voit des réactions qui pleuvent de toutes parts, et partent dans tous les sens. Et elles sont savamment entretenues par nos ministres, si bien que personne n’ose rien dire, au risque qu’on le fasse taire, une fois de plus avec des arguments fallacieux : « les congés », le « il y a d’autres métiers bien plus pénibles » ou celui que je préfère « de toute façon les enseignants gémissent tout le temps ».

Vous avez très bien expliqué ce qui vous avait fait renoncer. Mais qu’est-ce qui pourrait vous convaincre de reprendre le chemin de l’école ?

D’abord, un véritable statut pour les temporaires et les intérimaires, ce qui du coup règlerait aussi la pénurie. Car on manque bien d’intérimaires, mais pas de gens à nommer. Ensuite, qu’on arrête de noyer le poisson en disant à chaque interpellation qu’on revendique une augmentation salariale, alors que ce qu’on veut c’est une réforme de la pédagogie et du système, en haut lieu. La dernière fois que je me suis énervée à ce sujet, on m’a répondu « Mais une augmentation de 5 euros sur le salaire, on peut l’obtenir, une réforme de la pédagogie, ce n’est pas la peine d’y penser ». Honnêtement, ça intéresse qui 5 euros de plus par mois ? En faisant de pareilles propositions, on noie le problème. Enfin et surtout, une réaction politique qui reverrait l’idéologie même de l’Ecole. Cela passe par une réelle prise en compte des potentialités des élèves et des souhaits pédagogiques des profs. Comme je l’explique dans la lettre, le nivellement par le bas, ce n’est pas la solution (note en passant, je n’ai jamais été dans des écoles élitistes, et j’ai donné cours en générales, techniques et professionnelles). Cela passe aussi par des réformes non pas pondues en chambre, mais qui s’inspirent réellement du terrain et tiennent compte de l’avis des véritables acteurs de ces réformes, c’est-à-dire les enseignants ! En d’autres mots, la seule chose qui pourrait me convaincre de reprendre le chemin de l’école, ce serait d’avoir la possibilité d’enseigner, tout simplement.

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