09 Sep 2012

Françoise Bertieaux : « l’idéologie n’a pas sa place dans l’enseignement » (2e partie)

Bertieaux

BertieauxAu Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Françoise Bertieaux est la Chef de l’opposition libérale. Depuis huit ans, la Bruxelloise croise le fer avec les Ministres de l’Enseignement issus de la majorité au pouvoir. Après Marie Arena et Christian Dupont, tous deux socialistes, c’est aujourd’hui Marie-Dominique Simonet (cdH) qu’elle affronte régulièrement au sein de la Commission Éducation. Et les débats sont vifs. Les décrets « files », « lotto » ou « Robin des Bois »… elle les connait sur le bout des doigts. Et s’ils font aujourd’hui partie du passé, elle est y peut-être aussi pour quelque chose. Enseignons.be a rencontré cette semaine la députée et échevine d’Etterbeek pour faire le point sur les dossiers « chauds » de cette rentrée scolaire. Une interview sans langue de bois…

« Ne pas supprimer le CEB »

Comment le MR aborde-t-il cette nouvelle rentrée? Marie-Dominique Simonet est sortie sur la formation initiale des enseignants, et vous?

Nous, ce qu’on a fait comme rentrée – mais comme c’est positif, cela intéressait moins les journalistes – c’est formuler des vœux. Nous voulons que les enseignants puissent enfin avoir une année sereine. Cela signifie concrètement reprendre au sérieux la problématique de la violence à l’école – violence physique, verbale… Voyez les chiffres des enseignants qui s’assurent contre la violence, c’est énorme – soutenir les directeurs du fondamental dans leur travail administratif, payer tous les enseignants à la fin du mois… Une année sereine, c’est aussi pour les parents dont l’enfant est en 6e primaire savoir qu’il ne vit pas sous la menace du décret Inscriptions.

Dans une interview donnée au Vif/L’Express le w-e dernier, la Ministre de l’Enseignement suggérait de réformer les deux premières années du secondaire. Évoquant le CEB, elle estime qu’il serait logique qu’il disparaisse, une fois le CE1D devenu obligatoire à la fin du 1er degré du secondaire. Cela signifie que la seule évaluation certificative – mais aussi diagnostique – ne se ferait plus qu’à 14 ans. 

Là, elle est en contradiction totale avec elle-même. A partir du moment où on a cassé le continuum pédagogique – avec le décret Inscriptions qui limite le choix des parents, avec la suppression des écoles adossées – certains enfants se retrouvent dans des écoles qu’ils n’ont pas choisies et il faudrait les évaluer seulement deux ans après leur entrée en secondaire? C’est trop tard. Mais puisqu’on parle de CEB, je vais poser la question qu’on ne peut normalement pas poser : « est-ce qu’un CEB réussi avec 50% vaut la même chose qu’un CEB réussi avec 85% »?

« On ne pourra plus diminuer le nombre d’élèves par classe »

Et la question de la pénurie d’enseignants? A Bruxelles, 65% des enseignants abandonnent dans les cinq premières années. Problématique quand on sait qu’il faudra des professeurs à mettre dans les classes que la Communauté française créera dans les prochaines années, pour faire face au boum démographique.

Pour la pénurie, on ne peut pas faire une et une seule chose. Il y a plusieurs projets que l’on doit porter en même temps. Il y a d’abord la formation initiale des enseignants. On revalorise le statut socio-économique de l’enseignant et on lui donne davantage d’outils. Ça, c’est une première chose. Ensuite, on crée un service d’appui pédagogique comme cela se fait en Flandre, pour venir immédiatement en aide au prof qui traverse une difficulté. On réfléchit aussi  à ce qui peut être fait pour soulager les enseignants en fin de parcours, comme la prise en charge de jeunes collègues – le tutorat – ou d’autres tâches comme l’informatisation des outils pédagogiques, la création de contenus pour leurs collègues, etc. Bien sûr, cela coûtera de l’argent. Mais cela suppose aussi – et là les syndicats ne sont pas d’accord – qu’on arrête d’avoir cette exigence de toujours diminuer le nombre d’élèves dans les classes! Et d’ailleurs quand on regarde la performance des systèmes scolaires, la taille des classe n’a pas d’incidence.

Il faut bien se rendre compte que vouloir vingt élèves par classe, cela barre la possibilité de revaloriser les salaires des enseignants. Si on veut des profs mieux formés, mieux payés… il risque d’y en avoir moins. Je pense aussi qu’avec le boum démographique – et la pénurie telle qu’on la connait – on ne s’en sortira qu’avec plus d’élèves par classe, à négocier au sein de chaque école bien sûr.

Nous sommes arrivés à une situation d’urgence. Il faut construire des écoles, 18.000 places, tout le monde l’a compris. Mais une fois qu’on aura des briques, il faudra les profs. Et on ne les trouvera pas… En plus, comme disait Charles Picqué (Ministre-Président de la région bruxelloise), il faut des chevronnés à Bruxelles. On ne va tout de même pas aller chercher 1.700 enseignants sans titres requis tout de même? Et s’il faut 18.000 places à Bruxelles, n’oublions pas la Wallonie qui aura au moins besoin du tiers dans les prochaines années. Encore que les places, on les trouvera en Wallonie… mais encore une fois, pas les profs.

Est-ce que vous partagez l’avis de Marie Arena (PS), ex-Ministre de l’Enseignement (2004-2007), qui expliquait que le cdH n’avait rien fait pour l’enseignement… depuis cinq ans?

Elle a donc mis Christian Dupont comme cdH ! Bon… A charge et à décharge. Simonet, pour sa première année de Ministre de l’Éducation, a d’abord dû gérer le décret Inscriptions tel qu’Arena l’avait laissé, rapidement revu par Dupont – et c’est dommage car cet homme avait un vrai projet pour l’école – et je pense que ça l’a dégoûtée à tout jamais de ramasser les bêtises d’Arena. Pour le reste, Simonet est devenue une Ministre de carrière, elle n’est pas issue du milieu de l’enseignement et je pense qu’elle n’a pas de vision et de projet personnel pour l’école.

« Certains rêvent encore de réguler les inscriptions dans le fondamental »

La tâche d’un ministre n’est pas simple. Il doit suivre la déclaration de politique générale de la majorité mais aussi composer avec son administration. Éléonore de Bergeyck n’a pas hésité à qualifier certains collaborateurs de la Ministre d« idéologues », parlant même de « gauchistes rabiques »

Ce que nous pensons depuis l’arrivée d’Arena, c’est qu’il a beaucoup trop d’idéologie dans l’enseignement. L’idéologie n’a pas sa place dans l’enseignement. La Communauté doit être régulateur là où il y a lieu de réguler… Et surtout, je prône l’autonomie, l’écoute de la base, des gens qui connaissent le métier. Et les pédagogues en chambre, on les renvoie à leurs études. Je pense aussi qu’on a une administration qui est ultra-politisée, couleur rouge, et qui donc, quels que soient les souhaits de la Ministre, exécute plutôt le programme du parti socialiste. Et pour vous dire qu’il y a encore des idéologues, avec ce qu’on voit du décret Inscriptions dans le secondaire, avec le manque de places disponibles aujourd’hui, il y en a encore des gens qui rêvent de réguler les inscriptions dans le fondamental. On leur dit que le cumul pénurie+régulation, c’est la catastrophe annoncée avant d’avoir écrit le moindre décret.

Quel gros chantier voyez-vous aboutir avant la fin de la législature? La réforme des titres et fonctions? Le tronc commun pour les cours philosophiques? La réforme de la formation initiale?

Dire que quelque chose va aboutir… non. Depuis l’opposition, on sent très bien les tensions permanentes dans ce gouvernement. Même si la Ministre avance, certains dossiers seront quand même bloqués en inter-cabinets. On le sait, ce sont des tractations, sans arrêt, entre ministres. Je ne suis pas optimiste.

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