13 Sep 2012

Nadia Geerts : « l’école doit donner une place à la réflexion critique »

Nadia Geerts

Nadia GeertsLe Ministre français de l’Éducation n’aura pas manqué sa première rentrée scolaire. Vincent Peillon, qui a réaffirmé que l’école sera bien la priorité du quinquennat de François Hollande, s’est prononcé en faveur d’un cours de « morale laïque » dès 2013. Le socialiste montre ainsi la voie que devra suivre la France de l’après-Sarkozy : une France de l’ouverture, avec une société qui défend la connaissance, le dévouement, la solidarité, plutôt que les valeurs de l’argent, de la concurrence, de l’égoïsme… « Une société et une école qui n’enseignent pas ces valeurs s’effondrent. Il faut assumer que l’école exerce un pouvoir spirituel dans la société. » Pour le Ministre Peillon la « refondation de l’école républicaine » devra s’accompagner d’un retour sur ces valeurs essentielles.

Éviter le piège du moralisme

Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie à la Haute Ecole de Bruxelles et co-initiatrice du R.A.P.P.E.L. (Réseau d’actions pour la promotion d’un État laïque) a réagi pour nous au projet de création d’un cours de morale laïque chez nos voisins.

N’est-ce pas étonnant que la France pense à introduire ce cours, né du Pacte scolaire chez nous… alors que nous, nous pensons de plus en plus à le supprimer? Nos voisins s’en moquaient d’ailleurs, en parlant de cours moralisateur…

Personnellement, je suis plutôt favorable à l’idée d’introduire un cours de morale laïque à l’école publique française. Autant j’estime que le système belge, qui propose un cours de morale non-confessionnelle à côté de cours de religion, est archaïque, autant j’estime que l’école doit donner une place à la réflexion critique sur les valeurs et les normes, et sur leur articulation.

Le piège à éviter est évidemment celui du moralisme. Dans mon esprit, un bon cours de morale ne doit pas apprendre que penser, mais apprendre à penser par soi-même. Il s’agit autrement dit de donner des outils aux élèves pour qu’ils soient capables de développer leur autonomie individuelle et leur esprit critique, afin de favoriser l’émancipation par l’instruction, qui est à mes yeux le but ultime de l’école. C’est d’ailleurs également ce que rappelait Vincent Peillon dans une interview : « Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ».

Nos collègues français ne semblent en tout cas pas voir ce cours comme une discipline qui s’opposerait avec les cours de religion.

La question me semble en réalité très « belge », si vous me permettez cette remarque. Pourquoi, en effet, opposer morale laïque et religion ? Cela ne peut venir que d’une confusion entre laïcité et athéisme, elle-même typique de la Belgique. Je pense qu’en France, la laïcité est davantage perçue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un principe d’organisation politique qui, séparant le religieux du politique, garantit à chacun la liberté de conscience en érigeant une digue contre toute tentative de cléricalisme. Qui plus est, l’école publique française ne propose pas de cours de religion. Et je trouve que c’est une excellente chose que de prévoir un espace-temps dans lequel les enfants et adolescents puissent échanger, confronter, réfléchir, revisiter et approfondir leurs visions du monde respectives. C’est justement ce que le système belge ne permet pas, en séparant les élèves sur base de leurs convictions (ou, pour les plus jeunes, de celles de leurs parents).

La philosophie à l’école est essentielle

C’est bien un signe que la France veut réintroduire un débat sur ses valeurs, pour ses jeunes. Mais quelle plus-value ce cours peut-il avoir?

Je ne suis pas une spécialiste du système scolaire français, mais je remarque que si l’école primaire prévoit un cours d’instruction civique et qu’en terminale, les élèves ont un cours de philosophie, entre les deux, il n’y a rien. Cela me paraît regrettable qu’à cette période cruciale qu’est l’adolescence, les jeunes soient ainsi en quelque sorte livrés à eux-mêmes pour ce qui concerne leur formation éthique.

Pour avoir enseigné la morale non confessionnelle pendant près de vingt ans, je suis extrêmement attachée à ce cours, autant qu’à sa suppression au profit d’un cours commun. Je sais que cette position peut paraître paradoxale, mais en réalité, mon constat est le suivant : le programme du cours de morale non-confessionnelle est réellement un outil formidable, qui permet d’aborder quantités de questions essentielles. Le seul défaut de ce cours est qu’il ne soit pas donné à tous !

Le système français, s’il a sur le nôtre l’avantage de ne pas organiser d’enseignement « catéchistique », a en revanche le défaut, outre celui énoncé plus haut, de parfois concevoir le cours de philosophie de terminale comme un cours d’histoire de la philosophie, visant prioritairement à transmettre des savoirs relatifs à un certain nombre de philosophes et courants de pensée. Or, si je considère la philosophie à l’école comme essentielle, il me semble qu’on rate le coche si l’on met l’accent sur la connaissance théorique plutôt que sur le développement de la capacité à mener soi-même une réflexion de type philosophique. Il est évidemment caricatural d’opposer les deux, car on ne pense pas sur du sable ; le propre des philosophes est d’ailleurs de n’être jamais périmés : Platon nous aide autant à penser, sinon plus, que nombre de philosophes contemporains. Mais si l’on étudie Platon, que ce ne soit pas pour pouvoir étaler un quelconque savoir de salon, mais pour stimuler notre propre pensée sur la politique ou l’amour ! Il me semble que le cours de morale pourrait être le lieu où se développe et s’épanouit une réflexion de ce type.

J’ajouterai que Vincent Peillon a clairement motivé sa proposition par, entre autres choses, la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme dans le milieu scolaire. Je vois donc dans son projet une tentative de prendre à bras le corps la question du vivre ensemble, qui traverse la France comme la Belgique. Pour simplifier, on peut dire que la Belgique répond à cette question par la pilarisation, le cloisonnement, la segmentation – chacun dans son cours philosophique, et à la sortie, on sera capable de vivre ensemble – et que la France y a jusqu’ici répondu en évacuant la question de la morale – religieuse ou non – de la sphère scolaire. Il est peut-être temps d’expérimenter une troisième voie…

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