11 Jan 2013

Marcourt : une volonté de restreindre l’accès à l’enseignement supérieur?

formation initialeLa note d’orientation sur la réforme de la formation initiale des enseignants défendue par le Ministre de l’Enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt (PS) a finalement été soumise ce jeudi au Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sans surprise, le texte devra encore être travaillé. Au cdH, avec le Ministre André Antoine en charge du budget, on juge le projet « impayable » dans sa forme actuelle. L’institution n’aurait tout simplement pas les moyens de ses ambitions. Il faudra explorer de nouvelles pistes…

Les étudiants restent prudents

Du côté des étudiants, on reste méfiant. Nous l’avions déjà écrit ici, leur crainte principale est que cette réforme ne limite l’accès, au final, aux études d’enseignant. Si la FEF n’a, pour l’heure, aucune position – et attend d’en savoir plus – on ne doute pas qu’elle fera connaitre ses alternatives dans les prochaines semaines. Afin d’en savoir plus, Enseignons.be a contacté  Michaël Verbauwhede, président de la Fédération des étudiants francophones de mai 2010 à juillet 2012. Il pose un regard sévère sur l’action du Ministre Marcourt…

Certains disent que le passage à cinq ans est inévitable étant donné les pressions européennes. D’accord ou pas?

C’est totalement faux. Il n’y a juridiquement aucune obligation de faire passer les études à cinq ans. Certains politiques aiment jouer à se faire peur. L’Union européenne n’a aucune compétence en matière d’éducation.

« Rallonger n’est pas, en soi, un gage de meilleure formation »

Pensez-vous aussi qu’allonger la formation des enseignants leur permettra de mieux maitriser leur matière et les outils pédagogiques… et donc de se sentir mieux dans leurs classes?

J’aimerais qu’on réfléchisse sérieusement et en toute honnêteté à cette affirmation. Rallonger = une meilleure formation ? Tout dépend de la manière dont on allonge les études pédagogiques. Rallonger n’est pas, en soi, un gage de meilleure formation. Par exemple, dans les études universitaires qui sont passées à partir de 2004 à cinq ans (au lieu de quatre), beaucoup de filières ont simplement étalé la 4ème année (deuxième licence) sur la 4ème et la 5ème année (1er et 2ème Master). C’est logique : les universités n’ont pas engagé 20% de profs en plus, ni agrandi leurs bâtiments de 20 %… Il arrive aussi que certains contenus de cours soient répétés. Autre élément : est-ce qu’il faut pour autant tirer comme conclusion que les études de trois ans sont trop courtes ? Par exemple, les infirmiers, informaticiens, assistants sociaux, comptables sont formés en trois ans. Sont-ils pour autant mal formés ? Donc allonger la formation n’est pas en soi un gage de meilleure formation. Cela peut être le cas, mais pas nécessairement. D’ailleurs, les spécialistes affirment aussi que c’est surtout sur le terrain qu’un prof apprend son métier. Pourquoi ne pas améliorer l’entrée en fonction du professeur (accueil, professeur-tuteur, etc.) ? Par là, je ne veux pas affirmer qu’il n’y a pas un problème dans la formation des enseignants ni que le contenu est adapté et qu’il permet aux futurs enseignants d’être armés pour donner cours. Au contraire !

On connait le niveau relativement médiocre en français des futurs enseignants. Le test de français pour tester les connaissances des étudiants n’est-il pas une intéressante carte à jouer pour réaffirmer que la maîtrise de la langue est un impératif pour tous ceux qui désirent un jour enseigner?

Évidemment que la maîtrise de la langue est un impératif pour enseigner. Là n’est pas la question. Et un éventuel test de français ne vient rien résoudre. Le constat est mal posé : c’est le niveau de français de tous les acteurs du système scolaire qui est relativement médiocre et surtout très inégalitaire. Et non celui des seuls enseignants. Je m’explique : les études PISA qui testent les compétences des élèves de 15 ans ont montré que l’enseignement obligatoire en Belgique francophone était le système scolaire le plus inégalitaire. En clair, les élèves issus de milieux socio-économiquement favorisés réussissent bien à l’école, et ceux issus de milieux socio-économiquement défavorisés réussissent mal ((Lisez ceci pour vous en convaincre.)). Les élèves issus de milieux défavorisés sont donc moins bien préparés à l’enseignement supérieur. Or, obtenir un diplôme de l’enseignement supérieur leur permettrait d’obtenir un emploi mieux rémunéré. L’école reproduit donc les inégalités sociales. En Communauté française, nous connaissons un élément important qui permet de ne pas encore aggraver ce constat : l’enseignement supérieur est libre d’accès, il n’y a pas d’examen d’entrée. La seule filière qui dispose d’un examen d’entrée est la filière d’ingénieur civil à l’université. On constate que le nombre d’étudiants disposant d’une bourse d’études dans cette filière (c’est un indicateur du niveau socio-économique de l’étudiant) est plus bas que dans les autres filières à l’université. Oui mais, me direz-vous, il s’agit d’un test non-contraignant qui est proposé. Deux éléments de réponse : d’une part, un test non-contraignant est une barrière psychologique pour ceux qui ne se sentent pas sûrs d’eux : de peur de le rater, ils ne vont même pas le tenter. D’autre part, il me parait clair qu’il s’agit d’une première étape avec un examen d’entrée, même si Marcourt jure sur ses grands dieux qu’il n’en sera rien : logique, dans moins de 2 ans, il n’est plus ministre, et ce sera un autre après lui. Introduire un test de français dans les études pédagogiques reviendrait donc dans les faits à limiter l’accès de ces études à un public d’étudiants favorisés. Et à part stigmatiser à quoi servirait ce test ? Si c’est pour améliorer le niveau de français des étudiants de l’école normale, je pense que rien n’interdit de donner un cours de français poussé à tous les élèves. Ça ne fait au final pas de mal de revoir sa grammaire et ses conjugaisons, même pour des élèves qui connaissent déjà bien la langue.

Revaloriser les salaires sans rallonger les études?

Mais avec le passage à 5 ans, nous pourrions perdre certains étudiants, frileux à l’idée de commencer des études plus longues (plus exigeantes? Plus coûteuses?) tout en en gagnant d’autres. Votre avis?

Ce qui m’énerve avec ce débat, c’est qu’on présente le rallongement des études comme la seule manière de revaloriser les salaires des enseignants. C’est faux. On (le Gouvernement) peut très bien augmenter le salaire des enseignants sans que les études ne soient rallongées. Le débat qui se pose ici avec le rallongement des études est le fait qu’on va perdre des étudiants très certainement (étudier deux années de plus a un coût que tous ne pourront pas supporter). Étudier coûte cher, et rallonger de deux ans la formation va faire porter une partie du coût sur le dos des familles. Ce constat est d’ailleurs largement reconnu par de nombreux acteurs de l’enseignement, mais personne n’ose publiquement l’avouer. Je pense que le débat qui se pose est le suivant : soit on veut un accès démocratique à l’enseignement supérieur, soit on veut former une minorité (qui ne suffira par ailleurs par à combler la pénurie d’enseignants).

Vous croyez-vous toujours que les desseins de M. Marcourt sont de restreindre l’accès à l’enseignement supérieur?

Plus que jamais. Quelques rétroactes. Le Ministre de l’enseignement supérieur a depuis 2009 amené et tenté plusieurs réformes qui témoignent que sa volonté est de restreindre l’accès à l’enseignement supérieur. De un, il a tenté en avril 2011, de faire passer un décret selon lequel il fallait instaurer un test obligatoire à l’entrée de l’université. Deuxièmement, il a déjà publiquement rappelé son attrait pour un système sélectif (via un examen d’entrée généralisé) pour l’enseignement supérieur dans certaines interviews (même s’il s’est rétracté par la suite, sous la pression de la DPC et de son parti sans doute). Troisièmement, Marcourt a instauré une sélection en médecine, en limitant dans les faits l’accès aux études de médecine. Cette réforme est déjà rentrée en application ((Voir La Libre Belgique du 9 janvier 2013.)). Quatrièmement, son projet de réforme du paysage prévoyait à l’origine de mettre à mal la liberté d’accès à l’enseignement supérieur. Une version antérieure de l’avant-projet de décret autorisait les institutions d’enseignement supérieur à refuser d’inscrire des étudiants pour manque de place, ce qui est actuellement interdit. Cette volonté a été semble-t-il retirée dans la dernière version de l’avant-projet de décret. Donc sa volonté d’instaurer un test de français dans les écoles normales n’est pas due au hasard. Elle procède d’une vision globale de limitation du nombre d’étudiants. La logique est la suivante : le budget de l’enseignement supérieur étant ce qu’il est – limité -, comment donner un enseignement de qualité aux étudiants : soit on augmente les moyens, soit on diminue le nombre d’étudiants. Le premier cas revient à augmenter le budget public de l’enseignement supérieur (ce qu’il se refuse à faire), ou à augmenter la participation privée des étudiants (c’est ce qu’il prévoit dans sa réforme du paysage : augmentation des frais d’inscription pour les Hautes écoles justement). Le second cas revient à diminuer le nombre d’étudiants, de telle sorte que les établissements d’enseignement supérieur aient moins d’étudiants à gérer pour des subsides publics identiques. Il se dirige clairement de plus en plus vers la seconde option. Rarement un Ministre de l’enseignement supérieur en Communauté française n’avait autant montré sa volonté de limiter le nombre d’inscrits dans l’enseignement supérieur, malgré ses belles paroles contradictoires.

Si les étudiants ne voient pas la plus-value qu’il y aurait à étudier deux années supplémentaires (avec davantage de stages…) et à la clef un meilleur salaire, ce n’est pas le cas de leurs aînés qui arrivent sur le terrain… et dont 40% le quittent avant leur 5e année. Les étudiants ne voient-ils pas seulement leur intérêt à court terme?

Personnellement, je ne suis plus étudiant. J’essaie ici de voir le problème comme un problème global. De nouveau la question du salaire. Je suis totalement pour une revalorisation salariale des enseignants. Pourquoi rallonger les études pour cela ? Si on regarde cela dans un perspective globale, cela me fait peur pour diverses raisons :

  1. Rallongement des études n’est pas synonyme d’amélioration de la préparation à exercer un métier.
  2. Coût financier pour la Communauté française
  3. Coût financier pour les étudiants et leurs familles, ce qui risque de réduire le nombre d’étudiants. Quid de la pénurie d’enseignants ? (et pour ceux qui croient que c’est une question de salaire, je dis : augmentons les salaires des enseignants alors !)
  4. Risque d’économie possible de la part du Gouvernement : une idée est de faire travailler les étudiants en dernière année un alternance. Un pied dans le monde du travail, un pied dans l’école normale, avec un mini-salaire à la clé. Derrière cette idée a priori séduisante, je vois une menace très dangereuse : remplacer des profs en exercice par des « stagiaires », moins payés. Et à l’heure des mesures d’austérité, je suis certain que cette idée est dans la tête de certains de nos dirigeants…

S'abonner à notre newsletter

Recevez gratuitement les dernières actualités de l'enseignement dans votre boîte mail.