07 Fév 2013

Laura : « Qui peut oser juger la qualité d’un enseignant? »

Travail egal, salaire egalLe projet de réforme de la formation initiale des régents et instituteurs continue à faire parler de lui dans les écoles. Il semble acquis que la formation de base de 3 ans sera profondément revue, tant elle est aujourd’hui inadaptée aux nouveaux défis du monde scolaire (publics hétérogènes, techniques de remédiation immédiate, gestion des conflits, etc.). Mais la perceptive de la prolonger d’une ou deux années ne fait pas encore l’unanimité, que ce soit chez les étudiants ou chez les profs (les politiques, n’en parlons même pas). Les études passeront-elles directement à 5 ans? Avec ou sans année(s) de stages (rémunérés ou pas)? A ce stade, les observateurs en sont réduits à faire des suppositions. Tout reste à écrire…

A travail égal, salaire égal?

Mais une chose est certaine : quelle que soit la formule choisie, elle fera forcément cohabiter – durant un certain temps et un temps certain – les « anciens » formés en 3 ans (ou même 2 ans si la formation s’est effectuée avant la réforme de 1985) et payés au barème 301… et les « nouveaux » qui profiteront du fameux 501, réservé actuellement aux licenciés. A formation revalorisée, salaire revalorisé également. Et pour les vétérans intéressés, il reste encore la possibilité de suivre une formation complémentaire, comme le master en sciences de l’éducation. Est-ce si simple? Mais non. Certains – pas tous – enseignants ne comprennent pas que l’on envisage pas de leur proposer un accès automatique au barème 501. Une pétition a même été lancée… et a recueilli à ce stade 3.872 signatures.

Le 31 janvier dernier, nous posions la question suivante sur notre page facebook : « A travail égal, salaire égal? » C’est en tout cas le crédo de ces pétitionnaires qui redoutent d’avoir à encadrer des p’tits jeunes qui finiront par gagner un peu plus qu’eux une fois leur formation terminée. Au final, disent-ils, tous les enseignants font le même boulot (avec plus ou moins de motivation et de compétence, cela s’entend). Mais si la crainte est légitime, il reste que la concrétisation d’un tel projet relève de l’utopie. S’il fallait, comme ça, d’un coup, généraliser le 501 à tous les régents et instituteurs (qui représentent 80% de la masse salariée), il en coûterait plus de 500 millions d’euros. A ajouter aux 600 millions qu’il va déjà falloir prévoir pour payer les futurs Bac+5 une fois qu’ils auront leur diplôme en poche. Et puis, et là c’est les syndicats qui s’en mêlent, le barème 501 doit rester un incitant pour mieux se former, quitte à ce que l’on envisage un cursus moins « lourd » pour ceux et celles qui pourraient faire valoir quelque expérience utile. En attendant, le malaise est là.

Laura V. est institutrice primaire dans une école à pédagogie alternative de la région liégeoise. Co-initiatrice de la pétition susmentionnée, elle défend l’octroi du barème 501 à tous les enseignants.

Si la réforme actuellement discutée se concrétise, on verra, dans nos écoles, des profs formés en 5 ans (et payés au barème 501) côtoyer des collègues formés en 2 ou 3 ans et donc rémunérés à un barème inférieur. Avec votre pétition, que réclamez-vous? Une revalorisation générale, pour tous les enseignants? Ou simplement pour les maîtres de stage?

Les instituteurs sont soumis aux aléas de nos dirigeants politiques … si en 1998 j’avais dû faire 5 ans pour être institutrice, je l’aurais fait … est-ce ma faute si la revalorisation vient si tard ? Je suis pour une revalorisation de la fonction… Trop d’étudiants à peine lettrés, manquants de logique, se retrouvent en 3e normale primaire… Et en tant que maître de stage, nous sommes  heureux de voir de temps en temps des étudiants « au regard vif et intelligent ! » Hélas, c’est un fait, les études en 3 ans attirent des élèves peut-être moins motivés, en recherche d’un travail facile : « motivation = j’aime les enfants ». Je suis la première à demander ne serait-ce qu’un examen d‘entrée d’orthographe pour l’école normale. Cependant, exerçant ma fonction depuis maintenant 12 ans, je n’estime plus avoir à me former pédagogiquement en milieu universitaire… J’ai participé à de nombreuses formations du CECP (Conseil de l’Enseignement des Communes et des Provinces) et autres… J’ai acquis de l’expérience,  notamment en discrimination positive, en pédagogie active et me suis vue octroyer un poste en pédagogie Freinet… Je suis « maître de stage »  et  « maître d’application rémunérée » et je n’ai pas le sentiment que deux ans en sciences de l’éducation feront de moi un meilleur enseignant… Mère de trois enfants et institutrice en pédagogie Freinet, je ne compte pas mon temps… et heureusement !  Mais si le  501 était donné aux seuls maîtres de stage chacun demanderait à l’être … beaucoup d’appelés et peu d’élus… Comment trancher ?

« Aucune formation universitaire ne remplacera le contact avec les élèves et l’expérience. »

Le Ministre de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt (PS) estime que pour espérer une revalorisation financière, les enseignants devront se former. Dans la pétition, vous expliquez que c’est souvent compliqué pour ceux et celles qui sont engagés dans leur métier, qui ont charge de famille, etc. Expliquez.

Honnêtement j’y ai pensé, et déjà depuis plusieurs années … Des études universitaires ne me faisaient pas peur dans l’absolu.. mais l’investissement dans mon école est tel (réunions, conseils de participation, accueil des stagiaires, concertations de cycle, d’équipe…) que c’est très difficile. Voilà la réalité du planning d’un enseignant motivé (qui, j’en suis sûre, concerne au moins 80 % des enseignants) : la vie de famille , les activités extrascolaires des enfants… les générations antérieures toujours en poste et peu disponibles… font que cela me parait simplement impossible à gérer sereinement et dans l’harmonie familiale… M. Marcourt nous offre sur un plateau d’argent les sciences de l’éducation en  2 ans …   Et bien je mets au défi quelque licencié que ce soit, juste sorti de l’école, de gérer ma classe mieux que moi (puisque le barème est plus favorable) tant sur le point relationnel que pédagogique, comme moi et mes collègues le faisons actuellement !

Peut-on dire alors que vous défendez l’idée que « à travail égal, salaire égal »?

Je peux vous citer des enseignants exceptionnels qui ont reçu leur formation en un an même… Quand la formation a évolué, qui les a laissés sur le carreau ? Je les respecte car ils ont été …  avant moi !  Aucune formation universitaire ne remplacera le contact avec les élèves et l’expérience (voir nos voisins français…). Qui est le sage du village ?

Il est devenu commun de rappeler que le monde a changé… et avec lui notre école et ses publics. Les enseignants doivent faire face à de nouveaux défis auxquels ils n’ont pas forcément été préparés. Que penseriez-vous de l’idée d’inciter (cela pourrait même être obligatoire… et pourquoi pas valorisé) les enseignants déjà sur le terrain, à suivre certaines formations sur la détection des troubles de l’apprentissage, la gestion des conflits ou la mise en place de pédagogies différenciées, par exemple?

Quand vous dites que le public a changé, vous vous référez à 30 ans d’ici… aux premières immigrations italiennes ou turques… Qui peut dire à quel moment les enseignants ont été confrontés à un public étranger ? En tous cas pas en 2013 ! Sortie en 2001, j’ai travaillé 6 ans en discrimination positive (entendez avec un quota supérieur à la moyenne d’immigrés de première ou seconde génération). Donc vous sous-entendez que je ne suis pas formée sur ce point ? Ou en gestion des conflits (reçu 2 formations en ce sens) ? Qui peut quantifier le niveau de gestion de conflits d’un enseignant, ou son habileté à travailler avec des publics hétérogènes ? Qui peut oser juger la qualité d’un enseignant, avec son vécu, ses élèves, ses collègues, ses écoles, ses formations, sa motivation, sa passion, sa faculté de remise en question et de construction en équipes des ses outils… Cela se résumerait à un nombre d’années prestées sur les bancs de l’école normale ou universitaire ? Non merci ! Cela est réducteur… qui sommes-nous, instituteurs ou régents, qui avons formé des élèves depuis des décennies ? Des sous-produits ?

S'abonner à notre newsletter

Recevez gratuitement les dernières actualités de l'enseignement dans votre boîte mail.