09 Fév 2013

Sophie : « ces études m’ont apporté bien plus qu’on ne peut l’imaginer »

Formation egale, salaire egalBientôt tous les enseignants payés au barème 501? A travail égal, salaire égal? Mais non! A formation égale, salaire égal! C’est en tout cas ce que pensent certains enseignants, qui ne comprennent pas que l’on puisse ainsi réclamer une revalorisation financière sans avoir consenti les sacrifices exigés par une formation complémentaire universitaire. Après le témoignage de Laura, institutrice à Liège, co-initiatrice d’une pétition réclamant le passage automatique pour tous les enseignants au barème 501 (réservé actuellement aux titulaires d’une licence ou d’un master), Enseignons.be donne la parole à Sophie, 26 ans, régente en sciences dans un athénée du Brabant wallon… et aujourd’hui en Master 2 en « sciences de l’éducation » (FOPA).

« Je voulais être plus légitime »

Comprenez-vous les revendications de vos collègues instituteurs et régents? 

Je comprends le fait que beaucoup d’enseignants se sentent dévalués, et j’étais dans leur cas. Mais j’ai pris la décision de me remettre sur les bancs de l’unif et d’étudier les sciences de l’éducation. Je voulais être plus légitime, me sentir plus « solide » à ma place. Je sentais qu’en tant que jeune enseignante, j’avais une grande responsabilité et après ces années d’études, se retrouver « seul maitre à bord », est assez intimidant… Cependant, le fait qu’il y ait des régents payés au barème 301 et des licenciés payée au barème 501, des articles 20 payés encore moins, ne semblait pas poser de problème jusqu’ici… Le fait que cette génération « tampon » (formés en 3 ans juste avant ceux formés en 5 ans) réclame un barème tombé du ciel, sans « mérite » me semble exagéré car d’autres ont fait l’effort, ont réellement investi (de l’argent, du temps…) dans leur reprise d’études pour justement avoir ce barème, un autre statut, une assise plus stable dans leur métier, une possibilité de reconversion future, etc. Leurs revendications sont sans arguments réels. Je pense qu’en réalité leur coup de gueule traduit un malaise plus profond : ils ont fait des études de prof en 3 ans, ont enseigné pendant des années, et ils seront, d’ici 7 ans, des « sous-profs » : moins formés, moins reconnus financièrement (et donc… socialement?). C’est ce que j’ai pu lire dans beaucoup de commentaires « je n’accepterai pas de « soi-disant supers-profs comme stagiaires ». Je crois pourtant qu’ils sont porteurs de compétences inestimables : ils ont l’expérience de terrain. Qu’ils le revendiquent et monnayent cette expérience en inventant leur nouveau métier dans la mutation qui se prépare : proposer d’être tuteurs de jeunes profs, proposer d’être maîtres de formation pratique, demander un allègement d’horaire, un départ à la retraite avec plus d’avantages, etc.

Leur argument pourrait se résumer par « A travail égal, salaire égal ». Êtes-vous d’accord ?

Ce n’est malheureusement pas ce qui se passe sur le terrain: un article 20 qui enseigne les sciences dans le degré inférieur fait le « même travail » qu’un régent en sciences, mais il est moins payé, sera nommé moins vite, etc. Les instits travaillent plus que les régents qui ont aussi un diplôme en 3 ans mais gagnent la même chose. Les régents mastérisés en sciences de l’éducation gagnent autant que les licenciés dans le supérieur mais travaillent autant qu’un régent. Les enseignants qui travaillent depuis 20 ans gagnent plus qu’un régent qui commence alors que ce dernier travaille sûrement plus à la préparation de ses leçons (mais cela parait logique). Il n’y a pas d’égalité dans les salaires, les statuts, ni à l’école en général. Le tout est de chercher l’équité là où elle peut exister et/ou être appliquée. Si j’ai travaillé 3 ans, plus 3 ans en cours du soir dans cette spécialité pédagogique, il est normal que cet investissement soi reconnu.

« Le barème n’était absolument pas une raison initiale pour cette reprise d’études »

Pourquoi avez-vous suivi un master en formation complémentaire? Cela vous apporte-t-il un vrai « plus » dans votre travail?

Comme je l’ai dit, fraichement sortie de la Haute École, je me suis retrouvée comme tous ces jeunes enseignants devant leurs élèves. J’étais leur prof, sans référent, sans maitre de stage. Je ne me suis pas tout de suite sentie légitime dans ma nouvelle fonction, même si je faisais tout mon possible, que des collègues m’ont aidée, etc. De plus en plus de situations me mettaient mal à l’aise: les conseils de classe, les conseils d’exclusion, les élèves qui décrochent dès novembre et il nous faut tout de même mener le navire à bon port et tant pis pour les pertes, les réorientations d’élèves massives sur des arguments douteux : « Elle se coiffe souvent dans les couloirs: en TQ coiffure », etc. Ce n’était pas du tout l’idée que je me faisais de l’enseignement. Je n’aimais pas particulièrement le programme que je devais donner non plus, mais bon, en tant que temporaire « on la ferme et on suit au pas ». Pour toutes ces raisons, je décidai d’entreprendre ces études : pour me légitimer dans ma nouvelle fonction, pour me permettre de comprendre le système éducatif (au niveau historique, sociologique, économique), pour me rendre suffisamment formée pour me permettre d’innover, de tenir tête à un inspecteur, de réaliser des projets neufs, etc. En plus, niveau mobilité d’emploi, le régendat n’offre quasiment aucune autre possibilités, et je n’aime pas me sentir « bloquée », à 22 ans. Ainsi, le barème n’était absolument pas une raison initiale pour cette reprise d’études, même si, tout investissement mérite retour…

Dans mon quotidien d’enseignant, ces études m’ont apporté bien plus que les « simples » formation du CAF, plus que mes 3 années de Haute École, bien plus qu’on ne peut imaginer: j’y ai trouvé des réponses, j’ai pu y exprimer mes malaises, les confrontant à ceux des autres, j’ai pu créer et analyser de nouveaux dispositifs de formation, réaliser des projets, animer des réunions, travailler en groupe, faire entendre ma voix de jeune prof dans un auditoire, travailler à 2h du matin, organiser un agenda de ministre, prendre de la distance sur des situations professionnelles difficiles et trouver des solutions, comprendre l’école d’aujourd’hui, réinventer l’école de demain et surtout, j’y ai appris à entretenir la passion pour mon métier. Oui, ces études me demandent du temps, temps que je ne peux consacrer directement à mes élèves, mais je peux dire que j’ai appris à travailler à 100% dans mes classes, à augmenter mon efficience, tout en travaillant à 100% pour l’unif. Alors, ceux qui se demandent si j’y ai reçu des leçons toutes faites, je leur répondrai que non, mais nous avons construit des méthodes et avons analyser des dispositifs dans le but de les réguler. A ceux qui me demandent si j’ai reçu des outils pour donner cours, je leur répondrai qu’il faut faire partie d’un groupe de travail au CAF pour cela, mais que l’unif ne forme pas à cela, mais que, par contre, nous sommes obligés de travailler en groupes hétérogènes et que ce type de travail est éprouvant mais très enrichissant…

Quels sont les cours que vous avez suivis et qui vous ont été utiles, et/ou que vous n’aviez pas suivi lors de votre formation de base?

Pour moi, la sociologie de l’éducation a été une révélation, même si nous avions eu un mini-cours là-dessus en Haute Ecole. Cependant, je reconnais que pour mes condisciples, ce cours n’a pas eu le même écho… Je pense qu’on trouve à l’unif, les réponses à des préoccupations personnelles tout d’abord… Je voulais parfaire un cours que j’avais créé de toutes pièces pour aider les élèves en difficulté, et un cours d’analyse de dispositif me l’a permis. J’étais curieuse de tout et j’en ai eu pour mon argent, je voulais apprendre et… c’est mon identité entière qui en a été bouleversée. Je me sentais « bloquée » dans une profession sans perspective et me voilà pleine d’optimisme, de courage et de projets : pourquoi pas la HE en tant que MFT, pourquoi pas aller en France, au Canada? D’autres voulaient travailler en Haute École et le stage leur a permis d’y mettre un pied. D’autres sont braqués « psycho » et y ont trouvé leur compte… Je pense qu’une fois qu’on est curieux, qu’on a l’envie d’apprendre et de comprendre, tous les cours peuvent nous apporter quelque chose. Je prends mon exemple: les cours d’éthique ont été plutôt insipides pour moi mais je sais que j’y ai travaillé mes compétences analytiques dans la lecture des textes, que j’ai appris à écouter les valeurs des autres et à les respecter reformulant un sens commun dans des termes éthiquement pompeux.

Je n’ai absolument pas regretté ma formation en HE, mais j’étais une privilégiée: j’avais acquis des savoirs de contenus en réalisant un premier bac en sciences à l’université. Ce que je regrette un peu, c’est l’entrée dans le métier: on a un diplôme, on voit le préfet, et « pouf » vous commencez tout de suite et « tout coule de soi ». Sauf que non, remplir un cahier de matière pour la première fois ne coule pas de soi, prendre un xanax avant un conseil de classe ne coule pas de soi, avoir des réunions de parents dans des locaux avec d’autres collègues (on ne sait jamais), ne coule pas de soi… Je pense que travailler à mi-temps la première année, avec un tuteur dans l’école, et un superviseur de la Haute École, avec des retours à la Haute École peut être extrêmement stimulant. Imaginons, un jeune enseignant qui travaille le mardi, mercredi il retourne à la Haute École, prépare des leçons en groupe, partage ses expériences traumatisantes avec ses condisciples, etc, jeudi il retourne à l’école, et le reste du temps il choisit des « options » de spécialisation qui lui permettront peut-être de terminer sa vie de prof comme formateur, comme directeur, comme conseiller pédagogique ou autre. Il pourrait aussi demander des stages de spécialisation « à la carte »: dans des écoles à pédagogie active, dans des centres de réinsertion, dans des centres fermés pour jeunes, dans le spécialisé (et plus que « la-semaine-visite-au-zoo » qu’on nous propose actuellement), etc. Finalement, le métier est tellement complexe qu’une, ou deux, années de spécialisation ne feraient pas de mal…

« La formation actuelle n’apporte pas grand chose »

A vos yeux, la formation initiale doit-elle être revalorisée comme on y pense, c-a-d la faire passer de 3 à 5 ans?

Je pense que la formation initiale en 3 ans, telle qu’elle est organisée actuellement, n’apporte pas grand chose. Déjà, une Haute École n’est pas l’autre, les niveaux sont très différents (c’est un peu le reflet de notre enseignement en général). En sortant de HE, je suis tombée de haut : me voilà dans ma classe, auprès de mes élèves, et après? Je vais faire toute ma carrière ici? Je suis jeune, j’aime ça, ok… mais à 50 ans, vais-je encore apprécier ce métier? Je n’en étais pas sûre… Et qu’offre un régendat en sciences comme possibilité de reconversion? Rien. Quelle mobilité me donne-t-il en Europe? Aucune. Je pense qu’une formation plus homogène, plus de clarté dans les programmes, plus de temps pour former aux contenus, plus de moyens pour réaliser des stages équitables et efficaces, mérite bien qu’on s’y attarde pendant 5 ans.

Au cours, à la FOPA, nous avons analysé cette question, il y a de cela 2 ans déjà : nous sommes le seul pays d’Europe à organiser la formation des profs en 3 ans: tous les autres le font en minimum 5 ans. Alors, il y a des nuances, certains pays organisent trois années, et les deux dernières doivent être suivies dans les dix premières années d’enseignement, par exemple, mais tout de même. Il était urgent d’homogénéiser cette situation.

Ensuite, les études de profs n’attirent plus le même public qu’avant : beaucoup (pas tous) commencent ces études car ils ont raté l’unif avant, d’autres parce qu’ils se cherchent et trouvent que le métier de prof offre suffisamment de temps libre pour faire autre chose à côté, d’autres, en reconversion (souvent en CAP), recherchent un confort dans leur vie de famille. Et malgré cet « attrait » près de la moitié des jeunes profs abandonnent le métier avant 5 ans de pratique… Je pense que le passage à 5 ans va voir le nombre d’inscrits diminuer encore dans un premier temps (attention à la crise de pénurie qui se prépare, en maternel d’abord, avec les petits-enfants des baby-boomers qui arriveront en masse, en plus) mais une revalorisation allant en augmentant par la suite, attirant une nouvelle « clientèle » qui permettra un nouvel essor dans le futur… Il est certain que les temps seront durs, mais ne nous y sommes-nous pas préparés?

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