20 Mar 2013

Nos manuels scolaires sont-ils sexistes?

SexismeQui n’a pas vu revenir ses enfants avec un devoir comportant des phrases du type « maman fait un gâteau dans la cuisine » et « papa lave la voiture » ? L’image fait sourire… Et on a parfois l’impression, lorsqu’on feuillette les cours et manuels destinés à nos enfants, de lire un bon vieux « Boule et Bill »… Le père confortablement assis dans le divan, pantoufles aux pieds et pipe à la bouche, la mère se pressant de lui apporter un rafraichissement, bien mérité avec une rude journée de travail.

Une nouvelle étude enfonce le clou

Le constat n’est pas neuf… mais une nouvelle étude vient le confirmer :  les manuels scolaires véhiculent une vision rétrograde de la femme et de l’homme. Pour mieux cerner le phénomène, Marie-France Zicot, formatrice pour les CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active), a épluché une quinzaine de manuels d’apprentissage de la lecture et de l’écriture de maison d’éditions belges.

Trop de clichés et de stéréotypes

Mais qu’a-t-elle observé : 1) les garçons sont sur-représentés par rapport aux filles : plus du double de fois : 56% contre 23%. 2) quand il s’agit de montrer une activité extérieure quelle qu’elle soit (activité sportive ou de loisirs, vacances, etc.), ce sont essentiellement des personnages masculins qui sont représentés. Voir à ce sujet un extrait du documentaire « La domination masculine » (2009) de Patric Jean. 3) Les prénoms masculins dominent les prénoms féminins : le nombre de prénoms masculins clairement identifiés représente ainsi presque le double du nombre des prénoms féminins. 4) Il y a beaucoup de héros pour peu d’héroïnes : les personnages célèbres sont masculins. Il suffit de penser aux héros de notre enfance (Tintin, Batman, Sangoku, Astérix…) pour comprendre que les filles sont rares. Quand elles sont mises en scène, elles prennent la forme de princesses (forcément belles, sensibles… mais aussi passives et attendant le prince charmant), de mères tendres et aimantes… et de vilaines sorcières. « Mais quel est le point commun entre les princesses et les sorcières? Elles sont soucieuses de leur apparence! » Les garçons sont forts et courageux. Et encore un autre cliché! 5) Un adulte en présence d’un enfant? Sept fois sur dix, c’est une femme! La femme est une maman, une institutrice… C’est à elle que revient l’éducation. En face, le père est la figure d’autorité. 6) Certains métiers (pompiers, policiers, menuisier, boucher…) sont identifiés comme étant des métiers d’homme. « Pour les femmes, les métiers que nous avons le plus souvent rencontrés dans les manuels analysés sont : cuisinière, couturière (ou costumière) , décoratrice, artiste (musicienne ou danseuse), infirmière et institutrice ».

Et l’auteure de conclure : Si l’on considère «qu’il y a sexisme quand les textes et les illustrations des manuels scolaires (quand ceux-ci) décrivent hommes et femmes dans des fonctions stéréotypes qui ne reflètent pas la diversité des rôles» (Lelièvre F. et C., 2001), le sexisme est effectivement bien présent dans les manuels explorés ».

Chose surprenant, les éditeurs semblent avoir soigné leurs ouvrages en les adaptant à la dimension multiculturelle de notre société. La présence récurrente de prénoms d’origine étrangère est observée. Mais la dimension de genres reste, elle, négligée. Les manuels sont en décalage complet avec l’évolution socio-économique, culturelle et politique de la place des femmes dans la société actuelle.

Le manuel scolaire a un statut particulier

Un autre exemple? Beaucoup d’enfants vivent aujourd’hui au sein de familles monoparentales. Et ce modèle n’est , semble-t-il,  pas assez abordé dans les manuels.

« Que peut penser de sa situation l’enfant qui vit dans l’une de ces structurations familiales que les manuels n’évoquent jamais? Le risque n’est-il pas grand qu’il ou elle idéalise le modèle familial « traditionnel » que le manuel lui projette constamment? Que lui renvoie ce modèle de « famille idéale » présenté à longueur de pages et d’exercices ? Au mieux que sa famille à lui ou à elle ne correspond pas à la norme. »

N’oublions pas que l’enfant a besoin de s’identifier à ce qu’il/elle lit ou écrit. Et « le manuel scolaire n’est pas un média comme les autres, pas un livre comme les autres : il a un statut particulier dans la vie de l’enfant à l’école, et dans la vie de ses parents dans une moindre mesure ». 

La Ministre rassure : il existe des outils pour les enseignants

Marie-France Zicot plaide pour une meilleure sensibilisation des enseignants – « quand ils sont utilisés de manière linéaire ou comme documents de référence, nous sommes convaincu-e-s que les stéréotypes sexués passent inaperçus aux yeux des enseignant-e-s puisque le manuel scolaire reste à leurs yeux un outil, un support pédagogique lié à l’apprentissage de compétences » – et lance un appel aux maisons d’édition et aux auteur-e-s : « les résultats de l’étude montrent que les éditeurs et éditrices centrent la prise en compte du critère éthique présent dans les conditions d’agrément sur une évolution interculturelle, intergénérationnelle de la société, mais négligent par ailleurs les évolutions sociétales autour de la famille, des rôles et des représentations de l’homme et de la femme ».

Interrogée au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles par les députés Jean-Luc Crucke (MR) et Bénédicte Linard (Ecolo), la Ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (cdH), a rappelé l’existence de la brochure « Sexes et manuels » : « Cette brochure reprend une série d’exemples de stéréotypes à déconstruire qui nous semblent insignifiants de prime abord mais qui, une fois déconstruits, se révèlent pourtant bien présents, d’autant qu’ils sont souvent inconscients ». Des formations existent aussi pour les enseignants, qui sont organisées par l’IFC (l’Institut de la formation en cours de carrière), visent à promouvoir l’égalité dans les classes et déconstruire les préjugés. « Enfin une commission est chargée d’agréer les manuels scolaires, rassure la Ministre. Elle tient évidemment compte de la question du genre dans son analyse des manuels ». Il est d’ailleurs arrivé que des manuels n’obtiennent pas l’agrément parce qu’ils n’étaient pas conformes aux normes en vigueur sur le genre.

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