28 Juin 2013

Carte blanche : « Chère Madame Simonet, j’ai des trucs à vous dire »

Carte blancheCarte blanche de Chrystelle Charlier, enseignante.

Chère Madame Simonet,

Ça fait un bail maintenant que j’ai des trucs à vous dire mais vous savez comment ça va, on laisse le temps passer, on se dit que ça va se tasser et puis non. D’abord, je voulais vous dire que depuis que vous êtes Ministre de l’Enseignement, mon travail a bien changé. Auparavant, voyez-vous, j’adorais donner cours aux petits de première et deuxième secondaire. Mais apparemment, vos petites révolutions, dont tout le monde se fout à part les profs, ont bien œuvré à ce que ce travail qu’on ne fait que pour les congés deviennent une gageure. Laissez-moi vous expliquer.

« Avez-vous déjà enseigné? »

Quand vous avez inventé ce superbe système du « passage automatique », interdisant aux élèves de faire plus de trois ans au premier degré, et qu’en même temps vous avez supprimé la deuxième professionnelle, avez-vous seulement la moindre idée de ce que vous avez entraîné?

Avant, on avait plein de petits gamins tout enthousiastes qui arrivaient en 2P, tout contents de toucher des outils ou de manier le fouet. Maintenant, on a quoi?

Ces mêmes gamins arrivent en première générale.

S’ils sont doués pour les cours généraux, ils réussissent leur première année. Clapclapclap. Puis, déçus d’apprendre qu’ils ne peuvent pas encore aller dans le professionnel, ils viennent en deuxième pour attendre. Oui, ils poireautent 36h/semaine, distraient les autres, s’ennuient et, petit à petit, ils s’agitent et deviennent difficiles à gérer. Puis à force d’attendre, ils se plantent en fin d’année. Du coup, les voilà repartis pour attendre une année de plus en deuxième complémentaire. Et là, qui plus est, ils savent qu’ils passent quoiqu’ils fassent.

Madame la Ministre, avez-vous déjà enseigné à des gens qui savent que leur attitude et leur travail ne vaut rien? Pouvez-vous une seule seconde imaginer ce que ça donne? Et ce que ressentent ces enfants qui ne rendent plus une feuille, plus un devoir, plus une interro, qui alignent les zéros, qui passent des heures et des heures à s’emmerder désespérément, vous y avez pensé?

Qu’ont appris ces enfants pendant trois ans?

Alors maintenant imaginons le cas des élèves qui ont, en plus, des difficultés scolaires. Première année, ils se ramassent. Et souvent après avoir fait tous les efforts du monde. Déception sur déception, ils digèrent leurs résultats, parfois avec des parents qui s’en plaignent ou qui les humilient. Puis fin d’année, c’est l’échec et le redoublement. Summum du truc, ils n’ont plus, en tant que redoublants de première complémentaire, certains cours généraux comme géo, histoire, etc. Cours qu’ils ont souvent eu du mal à suivre la première fois et qu’ils retrouveront de toute façon en deuxième… On leur donne en lieu et place des cours techniques. Histoire de les faire rêver à ce qu’ils veulent de toute façon faire plus tard, soyons clairs. Fin d’année, vous savez quoi? Souvent, ils se retrouvent à nouveau en échec… Mais ils passent! En deuxième générale donc. Où ils se retrouvent avec tous ces cours qui leur posent problème. S’ils sont informés du passage obligatoire, devinez quoi? Ben ils attendent! Ils ne font plus rien. Trois belles et longues années d’échecs, d’attente et de déceptions.

Alors tous ces gosses ont appris quoi pendant ces trois ans? Ils ont appris à attendre, à ne plus rien faire, à jouer en classe, à faire les pitres.

Et c’est en troisième professionnelle qu’ils se retrouvent enfin dans leur élément. Sauf que vous leur avez, entretemps, appris à haïr l’école, vous leur avez appris qu’ils étaient nuls, parce que c’est tout ce qu’ils retiendront de ce système stupide fondé sur quoi déjà? Des budgets? Le fait qu’ils étaient trop jeunes pour choisir leur avenir en deuxième? Parce qu’ils le sont tellement moins en troisième?

« En quelques années, vous avez révolutionné l’enseignement »

Alors moi, je veux bien qu’on repense l’enseignement. La jeunesse a changé, c’est vrai. Mais faut-il à ce point le faire sans réflexion? Sans consulter les gens dont c’est le métier?

Il y a tout un tas de choses que j’aurais encore à vous dire, Madame Simonet. Mais il faut d’abord que je calme mes nerfs.

Déjà que la seule fois où mes collègues vous ont rencontrée, vous étiez incapable de resituer de quel dossier on vous parlait, je ne voudrais pas vous brusquer.

En tout cas, sachez qu’en quelques années, vous avez bel et bien révolutionné l’enseignement. Vous attendez sans doute des bravos…

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