31 Août 2013

Frank Andriat : « Je ne désire pas un retour au passé »

Frank AndriatLe dernier livre de Frank Andriat aura marqué les esprits. Dans « Les profs au feu et l’école au milieu », le professeur de français à l’athénée Fernand Blum de Schaerbeek et auteur pour la jeunesse fait parler la poudreLe « plus beau métier du monde » est ainsi qualifié de « merdier ». Si, si…

On programme la mort de l’école

« J’enseigne depuis trente-trois ans. Avec bonheur. Je devrais plutôt écrire que cela fait trente-trois années que je vois mes élèves avec plaisir, que j’en­tre dans mes classes avec joie. Mon métier n’est pourtant plus ce qu’il était ; en des sphères où l’on rêve l’école, lentement, patiemment et, semble-t-il, passionnément, on la détruit. Plus le temps passe, plus les réformes se multiplient, plus je rencontre de professeurs désorientés, et plus j’ai le triste sentiment que l’on programme la mort de l’école ».

« Il faudrait davantage faire confiance aux enseignants »

C’est cash, c’est sans langue de bois… et cela fait – paradoxalement – du bien. Après avoir lu ce livre qui, il faut bien le dire, lui a mis le moral à zéro, notre responsable a souhaité poser ses questions à Frank Andriat. Peut-on encore espérer pour notre enseignement?

Frank Andriat, entre « Vocation Prof » et ce livre, douze ans ont passé. Les choses se sont-elles si vite dégradées?

J’aime mon métier et je le dis dans Vocation Prof. C’est aussi parce que je suis heureux dans mes classes, avec mes élèves, que j’ai écrit ce nouveau livre. Depuis le « Décret Missions », les choses se compliquent de plus en plus. Parfois jusqu’à l’absurde ! On a voulu trop rapidement remplacer les savoirs par les compétences et il règne trop de flou. Je rencontre de plus en plus de professeurs découragés, des anciens et des plus jeunes. On nous dit comment exercer notre métier et nous perdons de plus en plus de liberté : il faut tout ficeler selon des techniques qui ne conviennent souvent pas à la réalité de nos classes. Chaque école vit une problématique différente et je crois qu’il faudrait davantage faire confiance aux enseignants qui connaissent leurs élèves et qui peuvent, eux, juger de la manière de les mener vers plus d’autonomie et d’épanouissement.

N’y a-t-il vraiment rien à retirer des politiques menées ces quinze dernières années? Vous ciblez les jeunes ministres, des femmes, du centre et de gauche. La politique menée entre 1999 et 2004 par le libéral Pierre Hazette était-elle si différente?

Je ne cible pas Marie-Martine Schyns, professeur de français comme moi, qui hérite d’une situation difficile, en fin de législature. Je suis même désolé que mon livre arrive comme un pavé dans la mare alors qu’elle vit sa première rentrée scolaire en tant de ministre. Je me souviens de l’époque de Pierre Hazette comme d’une période plus sereine, mais lui, comme Marie-Martine Schyns, était professeur et il savait que trop de réformes nuisent aux réformes. Il y a bien entendu de bonnes idées à la base des multiples changements et les ministres veulent une situation meilleure, mais il faut des réformes applicables sur le terrain, il faut du bon sens et nous en sommes souvent si loin!

« J’ai accepté de perdre le crédit que j’avais auprès des pédagogues »

Votre pamphlet aura réussi, en quelques jours, à faire l’unanimité contre lui : politiques, associations de parents, syndicats… Mais du côté des enseignants, la plupart sont heureux de lire ce qu’ils observent depuis longtemps. Ma question est : « demain, c’est la rentrée. Que va-t-il rester de votre coup de gueule? »

Mes contradicteurs ont réagi à chaud et c’est normal : le jeu médiatique veut ça. Certains ont visiblement lu mon livre très superficiellement et n’y ont donc pas repéré les nuances. C’est triste, surtout de la part de professionnels de l’enseignement. Je ne détiens aucune vérité et je ne suis pas partisan de l’école du passé comme ils veulent le faire croire. Il est énervant de voir un livre écrit en plusieurs années, relu par de plusieurs acteurs du monde pédagogique, se faire réduire ainsi, mais ça fait partie d’une manière d’être dans notre société. Je sais que mon texte fait plaisir aux professeurs et aux parents et j’en suis très heureux. J’ai reçu des centaines de messages en quelques jours. Il y a des propositions positives dans mon livre : il suffit de le lire jusqu’au bout, voire de retourner mes dix « commandements » ironiques.

Ce qu’il va rester de mon coup de gueule ? On en parle beaucoup parce qu’il fait l’actualité du moment, mais je ne me fais pas trop d’illusion. Le discours autosatisfait sur l’école de la réussite qui permet de réussir à de moins en moins de jeunes va étouffer mon coup de gueule. La ministre a proposé de me rencontrer avec beaucoup d’élégance : c’est déjà pas mal! J’essaierai de lui faire part, avec toute la nuance possible, du malaise qui règne sur le terrain. Il faut que les profs retrouvent le bonheur et la fierté d’être profs. Je n’ai pas écrit ce livre pour foutre la pagaille : je l’ai écrit pour me faire le relais de tant de collègues qui n’en peuvent plus qu’on dise du mal de leur métier et qu’on décide à leur place de ce qui est bon pour eux et pour leurs élèves. Pendant plusieurs années, tant m’ont dit « Vas-y, toi, depuis Vocation Prof, on sait que tu aimes ton métier, que tu as réalisé des projets avec tes élèves, tu seras crédible! » En écrivant ce texte, j’ai accepté de perdre le crédit que j’avais auprès des pédagogues, mais franchement, je préfère me faire mal voir de certains que d’être mal avec ma conscience. Je viens d’écouter un débat sur l’enseignement à la radio : y participaient un pédagogue, un syndicaliste et un représentant d’association de parents. C’est ce que je dénonce dans mon livre : quand il s’agit de débattre de l’école, on ne prend pas l’avis des profs!

« Le respect que nous avons pour nos élèves développe le respect qu’ils ont pour nous »

Vous comprenez donc bien pourquoi 35% des jeunes enseignants quittent le métier avant leur 5e année. Qu’aimeriez-vous leur dire à l’occasion de la rentrée scolaire?

Simplement que je suis prof depuis 1980 et que, chaque année, mon métier m’apporte de multiples bonheurs. C’est un métier où, chaque jour, grâce aux élèves ou à cause d’eux, nous devons développer nos qualités humaines, notre capacité d’écoute, notre générosité. J’ai parfois des élèves très faibles dans mes classes et ce sont eux qui me donnent le goût de l’enseignement : quand je réussis à accrocher leur intérêt, quand la lumière brille dans leurs yeux, quand, petit à petit, ils progressent, c’est la plus belle récompense du monde! Malgré les situations-problèmes et les préparations pédagogiques, qui transforment les cours en recettes de cuisine, malgré les grilles d’évaluation critériée que les élèves et les parents ne comprennent pas, malgré « les beaux discours et les grandes théories », comme le chante Jean-Jacques Goldman, le métier de prof est un merveilleux espace où aller à la rencontre de l’autre pour qu’il gagne en humanité, pour qu’il s’épanouisse, pour qu’il s’instruise. Que les jeunes profs fraîchement diplômés restent eux-mêmes, qu’ils ne deviennent pas esclaves de techniques, qu’ils aillent à la rencontre de leurs élèves avec humanité. Un sourire éveille toujours un sourire. Le respect que nous avons pour nos élèves développe le respect qu’ils ont pour nous. Quand cette magie-là prend, le métier de prof est vraiment le plus beau métier du monde!

Notre nouvelle Ministre, Marie-Martine Schyns, était encore enseignante, dans sa classe face aux élèves, il y a quelques années. Cela lui donne-t-il à vos yeux une certaine légitimité?

Évidemment! Elle connaît le monde enseignant dont elle a aujourd’hui la charge. Je lui souhaite sincèrement bonne chance. J’ai cependant un peu peur qu’elle se retrouve impuissante devant une administration qui, elle, ne change pas au fil des élections, devant ces hommes de l’ombre qui décident de la vie des profs sans leur demander leur avis et qui se réfugient dans le silence quand on amène le débat sur la place publique. Il n’est pas juste que la ministre se prenne toutes les patates chaudes parce que c’est elle qu’on voit à la pointe de l’iceberg.

« Ce qui n’entre pas dans une pensée bien formatée dérange nos dirigeants »

L’école dont vous parlez dans le livre n’existe plus. Moi qui ai 29 ans, je ne l’ai jamais connue. Ne craignez-vous pas de ne faire sangloter que vos collègues qui ont connu « la belle époque », où l’enseignement se gérait en bon père de famille?

Je ne désire pas un retour au passé. Je souhaite une avancée vers le bon sens. La société change et l’école ne peut pas être un musée, mais il faut refuser qu’elle devienne folle et qu’elle n’offre plus une qualité, une exigence nécessaires pour que les élèves puissent se défendre dans la vie réelle. J’ai des élèves, qui sont nés et qui ont fait tout leur parcours scolaire en Belgique, qui ne connaissent pas l’indicatif présent du verbe être en première secondaire, mais qui se souviennent vaguement avoir entendu parler de textes argumentatifs et informatifs en primaire! Les compétences doivent se fonder sur des savoirs. L’école doit apprendre le sens de l’effort, elle ne peut se contenter d’être ludique. L’école doit mettre en avant les qualités de chacun et se préoccuper beaucoup mieux des plus faibles : ce n’est pas en dispersant une difficulté qu’on la résout, c’est en se retroussant les manches. Et franchement, lorsque l’on gère les choses en bon père de famille, on a souvent de bien meilleurs résultats que lorsque ce sont des extra-terrestres – certes brillants mais déconnectés – qui vous disent comment cultiver vos choux.

Que pensez-vous des initiatives privées comme Enseignons.be?

Une initiative comme la vôtre est géniale. Elle est le reflet d’une dynamique qui crée des liens et qui promeut le partage. Elle offre la voix à de nombreuses libertés et elle permet des trouvailles. Je me pose une question : pourquoi est-elle une initiative privée? Pourquoi le ministère n’accueille-t-il vos projets, vos idées sur enseignement.be? J’ai le sentiment que ce qui n’entre pas dans une pensée bien formatée dérange nos dirigeants. En cuisine, les grands chefs le sont parce qu’ils sortent de la norme et qu’ils sont créateurs de leur art culinaire. Nous, professeurs, demeurons créateurs de notre art d’enseigner!

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