08 Sep 2013

Ça bosse combien, un instit?

EcoleCarte blanche de Linsay, enseignante en France au niveau fondamental depuis dix ans.

Lorsque j’avais quinze ou seize ans, discutant avec mon oncle de mes projets d’avenir, j’avais évoqué l’idée qui me trottait dans la tête depuis quelques temps : devenir instit. « Ah, ça c’est bien, instit…« , commença-t-il. Grand sourire de ma part : j’étais confortée dans mes envies. « Surtout pour une femme« , ajouta-t-il aussitôt. Déconfiture totale… Je ne comprenais pas ce que ça pouvait bien dire « surtout pour une femme ». J’ai compris ensuite que ça signifiait « C’est un boulot qui laisse beaucoup de temps libre pour s’occuper de ses propres enfants ».

Instit = temps libre?

Bien plus tard (je devais enseigner depuis six ou sept ans), c’est cette fois un cousin (famille je vous aime…) qui y allait de son laïus sur les instits. Pas méchamment, hein! Il me demandait ce que je faisais (oui, c’est un cousin que je ne vois qu’aux enterrements) et me parlait d’une ancienne collègue à lui qui était « devenue instit… Mais alors, tiens-toi bien : à mi-temps! » Avec un air entendu. « Non mais franchement… Instit… à mi-temps! » Essayant de l’amener à approfondir sa réflexion, il a fini par me dire « Franchement, autant ne pas travailler du tout, quoi… Avec toutes les vacances, les mercredis et compagnie… »

J’ai essayé tant bien que mal de défendre ma profession, lui soutenant que c’est quand même du travail, qu’on n’a jamais ces fameuses dix-huit semaines de vacances, que c’est un boulot de dingue qu’on a du mal à lâcher, qu’on y pense très souvent (pour ne pas dire tout le temps), qu’à côté des vingt-quatre heures avec la classe, on a « je ne sais combien » de préparations, corrections, réflexions sur les projets à réaliser… Mais impossible de lui faire admettre ces arguments. « Oui, enfin pour 90% des instits il y a juste à refaire le même programme chaque année, quand même… Je le sais, hein, j’ai donné des cours à la fac« . J’ai bien tenté de le convaincre qu’instit ce n’est justement pas prof à la fac (et encore, je ne sais pas ce que c’est, être prof à la fac), que les enfants sont différents chaque année, de même que les projets, et que, ayant travaillé dans un certain nombre d’écoles, j’étais en capacité d’affirmer que la très grande majorité des instits continuent à beaucoup travailler, même après vingt ans de carrière. « Oui, enfin, beaucoup… Tout est relatif » avait-il fini par conclure.

Combien c’est « beaucoup »?

Cette conversation m’a vraiment marquée. J’ai ressenti de l’injustice, de la colère, et de l’impuissance. Parce qu’effectivement, je n’étais pas capable de dire combien c’était, « beaucoup ». Tout cela a mûri et, l’année dernière, j’ai décidé de les compter, ces heures. Juste pour savoir. Juste pour avoir, la prochaine fois qu’une conversation de ce type me tomberait dessus, de vrais arguments, avec des chiffres. Alors j’ai noté, chaque jour, entre le 1er septembre 2012 et le 31 août 2013, le nombre d’heures que j’ai passées à travailler pour l’école : non seulement les heures face à mes élèves, mais aussi la préparation à la maison, les photocopies, les réunions, les conférences pédagogiques, les rendez-vous avec les parents, le temps passé à aller chercher tel matériel à la bibliothèque, tel autre au centre de ressources… Tout ce travail invisible, qui se fait le soir, qui se fait le week-end, qui se fait pendant ces fameuses « vacances ». Parce que quand dans d’autres métiers on laisse son travail… sur son lieu de travail, dans celui d’instit on en emporte toujours un peu avec soi, partout, et ça envahit bien souvent sa famille… qui n’en demandait pas tant. Et qui aurait peut-être aimé qu’on ait moins de vacances, mais qu’on soit totalement disponible pendant celles-ci.

Bref, j’ai fait le compte. Sur le total de l’année, j’ai donc travaillé 2.125 heures. Ce qui ne vous éclaire pas des masses, j’en conviens. J’ai donc ôté les 5 semaines de congés de Monsieur-tout-le-monde, et divisé par les 47 semaines restantes. Ce qui me fait un total de 45 heures par semaine (un poil plus, mais je vous fais grâce des chiffres après la virgule).

Voilà, maintenant je le sais : j’ai travaillé en moyenne 45 heures par semaine, en comptant mes soi-disant vacances. Ce qui, vous vous en doutez, fait qu’il y a eu souvent des semaines de classe où j’en faisais plus de 50. D’accord j’avais pas mal de boulot car j’ai 4 niveaux dans ma classe, mais j’enseignais quand même depuis neuf ans. On ne peut pas mettre ça sur le compte d’un débarquement tout frais dans le métier.

« Si on savait ce que vivent les autres, on serait vachement moins cons »

Maintenant que ce constat est fait : « Et alors? Qu’est-ce que tu veux? » me demanderez-vous. Oh, trois fois rien. Même pas une augmentation de salaire (bien que je trouve que 1.685 euros par mois, ce n’est pas forcément très cher payé au vu de mes horaires). Même pas. Parce qu’en fait, je ne me plains pas. J’y passe un temps de dingue, je vois bien que parfois ça empiète sur ma vie familiale, mais (c’est fou) j’aime mon métier. Profondément. Je me sens chanceuse de pouvoir exercer un métier qui me passionne et je sais surtout que ce n’est pas donné à tout le monde.

Alors la seule chose que j’aimerais, c’est que le message passe : que celui qui a lu ce texte puisse en parler autour de lui quand il assiste à une conversation sur ces fonctionnaires qui ne foutent rien, sur ces instits qui ne savent pas ce que c’est que « le vrai travail de la France qui se lève tôt« , sur leurs dix-huit semaines de vacances par an. Pas qu’on me plaigne, juste qu’on me comprenne. Parce que je crois que si on savait ce que vivent les autres, on serait vachement moins cons. Et le monde irait mieux.

Ça vous fera peut-être rigoler, mais oui, je crois que ça peut commencer par là, la paix dans le monde : connaître, comprendre et respecter. Dans un monde où on a tendance à croire qu’il faudrait marcher sur les autres pour atteindre le haut du panier, moi je crois qu’on ferait mieux de faire de la place pour tout le monde. Et surtout d’essayer de connaître pour réunir, au lieu de rester dans son ignorance et diviser.

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