10 Nov 2013

Teach for Belgium : méfiance chez les enseignants

En septembre 2014, l’asbl Teach for Belgium espère envoyer ses premiers enseignants dans quelques écoles à encadrement différencié (que l’on appelait avant « à discrimination positive »). Teach for Belgium – nous vous la présentions le 3 novembre dernier – est une antenne du mouvement Teach for All, né il y a un peu plus de vingt ans aux États-Unis de l’initiative d’une jeune diplômée de Princeton, Wendy Kopp. Son idée d’envoyer de jeunes universitaires, motivés et dynamiques (qui n’ont pas forcément de titre pédagogique), en renfort dans les quartiers difficiles a aujourd’hui a été reprise par une trentaine de pays.

Est-ce bien le rôle d’une asbl que de former des enseignants?

En Belgique, l’équipe de l’asbl a reçu le soutien de la Ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Martine Schyns (cdH) mais aussi celui des différents pouvoir organisateurs et des syndicats. Pas question cependant de venir bouleverser tout le système : il s’agit bien d’un projet-pilote dont la portée – forcément limitée – sera évaluée après quelques années sur le terrain. Teach for Belgium espère cependant bien que les premiers résultats seront concluants et qu’ils pourront démontrer avoir, à leur niveau, lutté contre les inégalités scolaires.

Du côté des enseignants, les retours n’ont pas tous été aussi positifs. Sur Enseignons.be, on observe une certaine méfiance vis-à-vis de ces futurs collègues, « débarqués de nulle part ». Il faut savoir que les candidats recrutés par l’asbl ne recevront qu’une courte formation d’environ cinq à sept semaines, puis seront envoyés sur le terrain pour enseigner pendant, au moins, deux ans. Certains y voient déjà l’organisation d’un enseignement à deux vitesses, avec des professeurs « au rabais » dans les écoles qui concentrent les publics les plus défavorisés… et des professeurs qualifiés et expérimentés dans les autres établissements. Tentons d’y voir plus clair…

Une formation de quelques semaines, est-ce bien suffisant pour pouvoir enseigner? Christel Ergo, directrice du recrutement et de la sélection chez Teach for Belgium : « Nous offrons du tutorat et des formations complémentaires aux candidats car nous sommes conscients que six semaines de formation, aussi intensive et spécialisée soit-elle, ne sont pas suffisantes (mais c’est toujours mieux qu’un autre article 20 qui n’aurait aucune formation). En outre, nous encourageons fortement nos candidats à suivre l’agrégation, afin d’avoir une formation complète. Nous souhaitons développer un maximum leurs compétences enseignantes ».

Ces enseignants prendront-ils la place de collègues déjà en activité? Non. Ils seront traités de la même manière que les autres professeurs de l’établissement et recevront exactement le même salaire. « Nous respectons évidemment les règles de priorités par rapport au titre requis ou suffisants », explique Pierre Pirard, administrateur-délégué de l’asbl. « Nous travaillons en complémentarité avec le système existant, dans les matières en pénurie dans les écoles D+, là donc où les candidats ne se bousculent pas » complète Christel Ergo. 

Quel sera leur profil? Qu’est-ce qui les motivera à s’engager… et à rester dans les écoles? Pourquoi deux ans et pas trois… ou quatre? « Nous recrutons les candidats qui sont le plus à même d’apporter l’aide aux jeunes, selon une série de compétences que nous estimons nécessaires à de bons profs, grâce à nos contacts avec le terrain. Nous ne formons pas nous-mêmes les candidats mais nous entourons, à nouveau, des experts du terrain, continue la responsable du recrutement. « Nous considérons que l’enseignement peut être un début de carrière comme un autre et qu’il n’est pas obligatoire d’en faire une carrière à vie si cela ne nous plait pas assez. Rappelons au passage que nous cherchons à susciter de nouvelles vocations chez des jeunes qui n’avaient pas pensé à l’enseignement comme option de carrière. Proposer un programme de deux ans leur permet d’y mettre un pied sans se sentir enfermé dans cette voie. Statistiquement, à travers le réseau, 50% des jeunes qui passent par le programme continuent à enseigner au-delà des 2 ans ».

Quelle place aura le mouvement Teach for All dans cette entreprise, dans nos écoles? « Nous avons totalement le choix de choisir la formation qui convient pour cibler les problèmes particuliers de notre pays, se défend Pierre Pirard. La convention nous liant à Teach For All nous impose uniquement de rester apolitique et aphilosophique. Il n’y a aucun transfert d’argent entre TFB et Teach for All. Ils mettent gratuitement à notre disposition leur expérience… et on prend si on veut. Nous sommes un réseau . Ce n’est pas une multinationale avec des filiales! »

Juste un outil supplémentaire

Est-ce bien la mission d’une asbl que de former des enseignants? « La question qui se pose ici est une question d’urgence et de limites. Il y a une réelle urgence à agir pour réduire l’iniquité de l’enseignement et si une de ces initiatives doit être financée par le privé pourquoi pas. Pour autant que le privé ne s’immisce en rien dans le contenu pédagogique (ce qui est le cas chez nous) et que le public prenne en compte notre initiative, et éventuellement ses résultats, pour les intégrer dans le programme de formation et d’accompagnement des enseignants. Notre but est de disparaître si le public prend le relais ».

Les enseignants doivent-ils avoir peur de cette démarche associative? Pierre Pirard : « Nous sommes une asbl… et en ce sens nous ne vendons rien, nous ne faisons pas de profit et les formations sont offertes aux candidats à l’enseignement. Il y a en Belgique plus de 100.000 enseignants et j’ai, par mon expérience, le plus grand respect pour mes collègues et leur travail au quotidien. Nous voulons que les enseignants Teach for Belgium apprennent de leurs pairs. Mais nous devons aussi arrêter de nous voiler la face et réaliser que nous vivons dans la communauté où l’iniquité est la plus élevée au monde (et les prochains tests PISA vont encore sans doute aller dans ce sens). Nous pensons que notre contribution pourra aider à lutter contre cette iniquité. Nous pouvons avoir des stratégies différentes mais j’ose espérer que nos objectifs sont similaires ».

Pour terminer, les administrateur de Teach for Belgium insistent : « Nous n’avons jamais dit que nous sommes « LA » solution mais bien que nous sommes un outil supplémentaire. Le problème est tellement vaste que ce serait incohérent de prétendre vouloir tout résoudre ».

S'abonner à notre newsletter

Recevez gratuitement les dernières actualités de l'enseignement dans votre boîte mail.