14 Déc 2013

L’immersion bilingue précoce n’a pas d’effets néfastes sur les apprentissages scolaires

Ce sont les Indicateurs 2013 de l’Enseignement qui nous l’apprennent : sur une période de cinq ans, la population de l’enseignement secondaire ordinaire suivant un apprentissage par immersion a pratiquement triplé. Entre 2006-2007 et 2011-2012, nos écoles sont passées de 3.300 enfants inscrits en immersion (pour 53 implantations proposant cette filière) à 9.853 (et 109 implantations). Sans oublier les 160 écoles fondamentales qui  pratiquent aussi l’immersion. La demande est en hausse dans toutes les provinces… et en particulier à Bruxelles (+1.668 élèves) et dans le Brabant wallon (+1.605). Sans grande surprise, c’est le néerlandais (obligatoire à Bruxelles et dispensé par 16 écoles de la capitale contre 2 pour l’anglais) qui est proposé par la majeure partie des implantations (6.153 élèves apprennent cette langue dans 75 écoles) avant l’anglais (3.068 élèves dans 32 établissements) et l’allemand (632 élèves pour 5 écoles dans les provinces de Liège et du Luxembourg).

La langue est un support de l’apprentissage

Mais qu’est-ce que l’immersion? Il s’agit d’un enseignement qui se donne, pour partie, dans la langue maternelle de l’apprenant (à l’heure actuelle, 25 ou 50% du temps selon les établissements) et pour partie dans la langue seconde (75 ou 50% du temps). La langue n’est pas enseignée en tant que telle, mais sert de support à l’apprentissage d’autres matières. Peuvent être donnés en langue étrangère tous les cours sauf les cours de religion/morale et éducation physique.

Pour être efficace, l’immersion doit être la plus précoce possible – certaines écoles offrent la possibilité d’inscrire son enfant dans une classe bilingue dès la 3e maternelle – et les cours doivent absolument être assurés par un enseignant dit « native speaker », personne dont la langue-cible est la langue maternelle. Hélas, il n’est pas toujours facile de dénicher des enseignants qui aient à la fois les compétences langagières et didactiques nécessaires pour assurer un enseignement immersif de qualité. C’est d’autant plus vrai pour l’anglais, où une réelle pénurie de professeurs est observée. Faute de mieux, certaines écoles se rabattent sur des régents ou des licenciés en philologie germanique.

Léonie de Waha : l’école pionnière

En Belgique, il faut remonter en 1989 pour observer les premiers cours donnés en immersion : c’était à l’école primaire liégeoise Léonie de Waha. Mais la formule était déjà connue au Canada depuis les années 1960. A l’époque, certains ne voyaient pas cette pédagogie d’un très bon œil et pensaient même que le bilinguisme était dangereux pour le fonctionnement mental. Des recherches montraient ainsi, entre autres, que le quotient intellectuel des bilingues était significativement inférieur à celui des monolingues. Rien n’est plus faux. Au contraire : avoir été plongé très tôt dans une seconde langue améliorerait les capacités cognitives, du moins durant les premières années de la scolarité. Une récente étude (publiée dans le Journal of Experimental Child Psychology)  menée à l’Université de Liège par les professeures Martine Poncelet et Anne-Catherine Nicolay, du département de Psychologie le démontre encore aujourd’hui. L’immersion aurait des effets néfastes sur les apprentissages scolaires? Les premières recherches péchaient par leur méthodologie. « En les examinant de plus près, on s’est aperçu qu’elles comparaient des individus provenant de milieux socioculturels différents, que les bilingues, généralement issus de l’immigration, étaient défavorisés par leur origine, indique Martine Poncelet. En outre, les tests de quotient intellectuel (QI), par exemple, étaient proposés dans la langue majoritaire, que les immigrés maîtrisaient peut-être moins bien que leur langue maternelle. Enfin, ils avaient une forte connotation culturelle ».

Apprendre tôt une langue étrangère n’est pas pénalisant

Mais si l’immersion bilingue scolaire précoce est positive pour nos enfants, comment peut-on l’observer? Et via quelles compétences? Les chercheurs de l’ULg se sont notamment penchés sur la question de l’effet de l’immersion anglaise sur la maîtrise du français écrit. « Ils ont évalué systématiquement des enfants de la 2ème à la 6ème primaire sur la base de tests standard de lecture, puis d’épreuves beaucoup plus fines faisant appel, par exemple, à des lettres qui ne se prononcent pas de la même manière en anglais qu’en français. Pour rappel, ces enfants apprenaient à lire en anglais, puis en français l’année suivante ». Et qu’ont-ils observé? « Tout d’abord, en ce qui concerne la lecture, les enfants immergés en anglais atteignent, dès la 3ème primaire, le même niveau que les monolingues à des tests très généraux de compréhension à la lecture (en français), mais également à des tests impliquant le déchiffrage en français d’items contenant des lettres qui ne se prononcent pas de la même manière en français et en anglais. En ce qui concerne l’écriture en français, nos résultats ont révélé que les enfants immergés en anglais atteignent, en 3ème primaire, un niveau général d’orthographe semblable à celui de leurs pairs monolingues et qu’à la fin de la 5ème primaire, ils maîtrisent tout aussi bien que ces derniers la transcription des graphèmes qui diffèrent le plus entre le français et l’anglais ».

Il n’y aurait donc aucune différence entre enfants placés en immersion bilingue et enfants monolingues. Le fait d’apprendre très tôt une langue nouvelle n’aurait pas d’impact sur les autres apprentissages faits à l’école. Sans oublier que, contrairement à ce que l’on pense parfois, le QI n’influence en rien la capacité de nos élèves à acquérir du nouveau vocabulaire. Ce sont plutôt deux autres types d’aspects du fonctionnement cognitif. « D’une part, la capacité de répéter des mots qui n’existent pas dans la langue (des pseudo-mots) et la capacité de discrimination auditive (reconnaitre des mots à l’ouïe). D’autre part, les capacités d’attention sélective et de flexibilité mentale. Si ces éléments sont réunis, l’enfant a toutes les chances de bien acquérir la seconde langue, commente Martine Poncelet. Ce qui ne veut pas dire qu’il va nécessairement réussir ses études. Il s’agit de deux choses différentes. Un élève qui est bon dans l’apprentissage scolaire en immersion le sera normalement aussi en apprentissage non immersif, mais un enfant dont les capacités au niveau de l’apprentissage scolaire sont faibles ne sera fatalement pas plus performant en immersion ».

Un avantage cognitif momentané

Mais une autre idée reçue est aussi battue en brèche dans cette étude liégeoise : l’avantage cognitif éventuel auquel donnerait lieu le bilinguisme. Les enfants immergés très tôt dans une autre langue ont, c’est vrai, cet avantage sur les monolingues qu’ils sont plus performants dans les tâches d’attention sélective auditive (reconnaitre des sons), d’attention divisée (reconnaitre des sons et réagir à des images) et de flexibilité mentale (capacité de porter son attention d’une cible à l’autre). « Dans les trois tâches, les enfants placés en immersion linguistique depuis 3 ans avaient en moyenne un taux d’erreurs similaire à celui de leurs camarades monolingues, mais ils étaient plus rapides. Bien que léger, l’avantage était significatif ». Mais cet avantage disparait avec le temps…

Les psychologues de l’ULg ont soumis des enfants de 6ème primaire et les tout premiers adultes à avoir été placés en immersion linguistique précoce au lycée Léonie de Waha, en 1989, à des tests d’attention sélective auditive, d’attention divisée et de flexibilité mentale. Aucune différence entre ces deux échantillons et des populations contrôles de sujets monolingues du même âge ne fut trouvée. L’avantage conféré par le bilinguisme est-il donc momentané ? Et pourquoi ?

« Pour l’adulte, une des hypothèses avancées par certains auteurs est que l’individu atteint le sommet de ses capacités attentionnelles et exécutives vers 25 ans et que, par définition, ce sommet ne peut être dépassé, dit Martine Poncelet. Une autre hypothèse postule que l’avantage du bilinguisme résulte du passage fréquent d’une langue à l’autre, mais que nombre d’adultes n’ont plus l’occasion d’employer régulièrement leur seconde langue ».

Reste à comprendre pourquoi l’avantage cognitif découlant du bilinguisme semble s’être déjà effacé chez les enfants de 6ème primaire… Les recherches ne sont pas terminées…

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