Teach for Belgium, la lutte contre les inégalités

TFBLe constat dans notre pays est connu : la réussite scolaire de nos élèves est fortement dépendante de leur origine sociale. Des enfants de milieux modestes ont deux fois moins de chances de réussir que des enfants de milieux favorisés. L’école ne corrige pas les inégalités sociales. Pire, elle les renforce et crée de véritables ghettos de misère scolaire. Des écoles qui concentrent bon nombre d’élèves en difficulté et où il n’est pas facile de recruter (et garder) des enseignants motivés. A Bruxelles, près de 45% des jeunes enseignants quittent le métier avant leur 5e année (la moyenne pour la Fédération Wallonie-Bruxelles est de 35%).

L’associatif comble les lacunes du politique

Bien conscientes de cette réalité, les autorités tentent de trouver des solutions : décret « inscriptions », encadrement différencié, tronc commun… Objectifs : augmenter la mixité sociale dans nos écoles et assurer aux plus fragiles toute l’aide dont ils pourraient avoir besoin. Mais les effets positifs restent trop timides. Le taux de redoublement ne diminue pas… et les filières qualifiantes récupèrent ceux que l’enseignement général ne juge pas « à niveau ». L’associatif entre alors dans l’arène pour tenter une expérience : recruter de jeunes universitaires, diplômés en math, sciences ou langues, qui ne se destinaient pas à une carrière de prof, les former pour ensuite les envoyer enseigner au moins pendant deux ans dans ces fameuses écoles à « encadrement différencié » ou anciennement D+. C’est le projet « Teach for Belgium », dont nous vous avons déjà parlé.

Cet été, les futurs enseignants ont continué leur formation. Après un stage d’observation de dix heures dans des écoles, ils ont suivi cinq semaines de cours en résidentiel. L’occasion pour les jeunes recrues de se frotter à leur futur métier, en prenant en charge du soutien scolaire dans certaines écoles-partenaires du projet. Gaëlle, aujourd’hui prof de langues, est heureuse d’avoir opté pour « Teach for Belgium ». « J’étais à la recherche d’un projet dynamique qui avait du sens pour moi. Quand je suis devant 25 élèves qui sont en fin de parcours (5ème ou 6ème année), je perçois directement le sens de mon travail; leur apprendre le néerlandais qui leur sera utile dans leur recherche d’emploi, dans leur boulot, dans leur ouverture vers le monde… C’est hyper motivant. »

Mais la durée de la formation des néophytes est-elle suffisante? Se sentent-ils prêts à relever le défi pour deux années entières? « Nous avons eu 5 semaines de formation, 2 semaines théoriques et 3 semaines pratiques. On a fait nos premiers pas dans le métier dans une école « fictive », ça nous a permis de se sentir à l’aise pour nos débuts devant une classe. Le fait que la formation soit très concentrée a permis de transférer rapidement la théorie dans la pratique. » Et puis n’oublions pas le tutorat mis en place par l’association. Les jeunes pousses bénéficieront d’un encadrement idéal (dont tous les enseignants devraient profiter au début de leur carrière). « On a un tuteur. D’ailleurs c’était très rassurant d’avoir un premier coup de fil du tuteur après les premières heures de cours. Il apporte un regard extérieur à l’école, un regard expérimenté dans la profession, et puis nous sommes très proches d’eux donc nous partageons autant de choses sur notre vie professionnelle que privée. Vraiment, ça apporte un soutien énorme. Nous aurons des formations tout au long de l’année. »

Immixtion du privé dans un domaine géré par le public

Teach for Belgium, organisation belge entièrement subsidiée par des fonds privés, a une ambition : mettre à mal cette fatalité qui veut que la réussite scolaire d’un enfant dépende directement de son origine socio-économique. Les élèves « dont personne ne veut », qui n’ont plus confiance en eux, qui ne croient plus en l’école et cette vieille idée qu’elle fût jadis une opportunité d’ascenseur social, l’asbl va leur offrir des enseignants prêts à croire en leur potentiel et à leur rendre le goût des études. « Les élèves sont très sensibles à l’image qu’ils ont par leurs professeurs, explique Gaëlle. Parfois, dans certaines sections ils se sentent « diminués » alors que non, ils peuvent continuer à se distinguer. Le regard du professeur est tellement important, et il se doit d’être positif. L’effet Pygmalion n’est clairement pas un mythe. »

La jeune enseignante n’est pas naïve et sait que l’initiative Teach for Belgium n’est pas forcément bien vue par tous les acteurs de l’enseignement. Les syndicats, notamment, dénoncent une immixtion du privé dans un domaine géré par le public, la formation des enseignants. Le risque est réel de voir le politique profiter de l’aubaine et se dédouaner de ses responsabilités. Quand les associations comblent les carences du système, ce dernier est-il vraiment motivé à y apporter des solutions? Le temps le dira… En attendant, les initiateurs de Teach for Belgium, Pierre Pirard en tête (ancien homme d’affaires reconverti en enseignant, auteur du livre « Vous n’êtes pas des élèves de merde ») n’attendra pas. Et il jure que la démarche de l’asbl est parfaitement inclusive. Teach for Belgium travaillera dans les écoles, avec les enseignants. Ils n’ont pas vocation à révolutionner l’enseignement ni à prendre la place de leurs collègues formés en trois ou cinq ans dans les filières classiques.

Ces jeunes ne sont pas des « supers profs »

Gaëlle l’a bien compris. Sa démarche reste humble et elle sait qu’elle devra travailler en collaboration pour obtenir des résultats. Un enseignant seul ne peut rien… même s’il est le meilleur du monde! « Je suis persuadée qu’en discutant, qu’en partageant les idées, qu’en mettant plusieurs cerveaux ensemble, on fait une sacrée économie de temps, et surtout qu’on arrive à créer des cours plus attractifs et créatifs. J’ai d’ailleurs hâte de partager mon travail sur « enseignons.be » et j’aimerais beaucoup créer un groupe de travail avec plusieurs professeurs de néerlandais pour réfléchir « à comment motiver les jeunes à parler le néerlandais », car c’est un sérieux défi. »

Dans sa nouvelle école, Gaëlle sera traitée comme les autres professeurs. Elle n’est pas un super enseignant, dernière génération, bourrée de nouvelles technologies. Tout juste profitera-t-elle d’un encadrement cinq étoiles grâce au tutorat. Et après? Se contentera-t-elle d’ajouter une ligne à son CV avant de partir vers d’autres horizons? Teach for Belgium espère bien susciter des vocations sur le long terme. Et prouver que le prof peut faire la différence, s’il est bien accompagné. Cette première année est un laboratoire dont ne peut sortir que le meilleur… S’ils n’ont pas des années de formation pédagogique derrière eux, ces jeunes ont en tout cas la volonté d’essayer de changer les choses, à leur petit niveau. Et les écoles en discrimination positive, c’est un sacré défi pour commencer sa carrière. « J’ai envie de faire la différence grâce à des choses qui intéressent les élèves, qui leur parlent. Je suis professeur de néerlandais, et j’ai envie de les motiver en disant qu’ils peuvent faire la différence avec un bagage de néerlandais. J’ai envie d’avoir une approche créative et ouverte, en répondant aux demandes des élèves. Et je suis prête à me remettre en question quand ça ne marche pas. »

Être créatif, se montrer ouvert et savoir se remettre en question… La jeune femme part déjà avec la mentalité d’un bon enseignant. Et ça, ça ne s’apprend pas forcément en trois ans d’études.

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