Les jeunes se moquent : tout le monde s’en moque ??

Moqueur et moqué : même peur du rejet

Moqueur et moqué sont les deux faces d’une même pièce. Le moqueur invétéré se moque car il se sent en permanence menacé et attaque préventivement. Il attaque car il a fondamentalement peur qu’on lui fasse mal. Le moqué qui ne se défend pas craint à l’inverse de faire mal s’il se défend. Par crainte d’être trop méchant, il joue les « trop gentils ». Il accepte, voire induit qu’on se moque de lui, pour ensuite s’en plaindre et se donner enfin le droit d’exploser, de faire mal (au moqueur ou à d’autres), puisqu’on lui a fait mal.

 

La position médiane consiste pour le jeune à dire oui et non quand il en a envie, plutôt que de rejeter systématiquement l’autre par peur du rejet ou de se laisser rejeter pour la même raison. Moqueur et moqué partagent la même crainte d’être rejetés et confirment ce ressenti en rejetant les autres et en se laissant/faisant rejeter en alternance. C’est ce qui explique qu’un jeune qui est harcelé dans un groupe peut « se transformer » en harceleur ensuite.

Pour confirmer son statut victimaire, le jeune a aussi besoin de faire appel à des sauveurs : adultes encadrants et témoins des moqueries peuvent endosser le rôle de ceux qui interviennent pour contrer les moqueries en protégeant la « victime ». Si l’intervention des adultes et des témoins est nécessaire pour stopper des moqueries répétées ou graves, elle peut poser plusieurs problèmes.

Sauver le jeune peut l’enfoncer

Répondre systématiquement à la place du moqué peut entretenir son impuissance et l’empêcher de se défendre lui-même. Certains témoins et adultes vont même jusqu’à faire payer au moqueur sa moquerie, avec une attaque humiliante ou une punition qui désigne le moqueur comme seul responsable. Ce faisant, les « sauveurs » risquent de se transformer en vengeurs, de cristalliser la position de victime et de susciter des représailles du moqueur sur le moqué : « Tu sais pas te défendre tout seul ?!! »

 

Lorsque j’étais enseignante, Lara se lamentait d’être rejetée du groupe. Elle m’adressait régulièrement cette plainte, si bien qu’un jour où elle était absente, j’ai sermonné la classe à ce sujet. Ce que j’ai appris m’a effarée : la « victime » des moqueries disait depuis la rentrée que les autres étaient idiots et qu’elle était plus intelligente qu’eux. Lara évoquait leur immaturité pour valoriser la sienne et montrait des mimiques méprisantes envers certains (« Elle se la pète avec ses grands airs ! »), mimiques que j’ai constatées ensuite. Certains élèves ont avoué que d’autres profs s’en étant mêlés, ils avaient encore plus envie de se moquer de Lara, parce qu’elle les faisait passer pour des « salauds ». Après avoir évoqué cet aspect en privé avec elle, Lara a pris une autre place dans le groupe, plus ouverte et moins dédaigneuse. Les autres élèves ont arrêté de se moquer d’elle autant. Lara est devenue plus complice avec une jeune fille de la classe. Et les tensions se sont aplanies. L’« ex-victime » a été élue déléguée de classe et l’ambiance s’est améliorée.

Les adultes doivent rester particulièrement vigilants aux incitations à l’attaque. Il s’agit d’attaques jouées mais non assumées, comme : les sourires en coin, les yeux levés au ciel, les rires moqueurs, les soupirs, les regards complices adressés à des copains (signifiant par exemple : « Qu’il est con, celui-là ! »), les frôlements ou les bousculades « sans le faire exprès »… qui peuvent amener l’autre à attaquer, pour ensuite contre-attaquer en disant : « Je n’ai rien fait ! » ou « C’est elle qui a commencé ! ».

De la même manière, il arrive que des jeunes inventent des propos moqueurs, les exagèrent, en pleurent intensément auprès des adultes. Quand les versions divergent, il est difficile pour certains enseignants ou éducateurs de démêler le vrai du faux. Il est à noter que ce n’est pas parce qu’un jeune pleure et l’autre pas, que c’est forcément (uniquement) celui qui ne pleure pas qui a fait mal à celui qui pleure. Il est instinctif de vouloir consoler et sauver un élève qui manifeste de la tristesse. Mais parfois cette tristesse est feinte, fait suite à une escalade liée à des incitations à l’attaque ou des attaques de la part de la victime supposée.

Certains jeunes me rapportent qu’ils sont injustement punis pour des propos qu’ils n’ont pas tenus, parce que la « victime » pleure et que l’adulte ne les croit pas : « Elle ne pleure quand même pas pour rien ! Tu vas pas me dire qu’elle l’a inventé ?!! »

C’est ainsi qu’un jour, Léa a raconté à ses parents que Mattéo la traitait de « sale pute ». Elle a mobilisé les enseignants et les parents autour d’elle et ses plaintes assorties de pleurs ont convaincu les adultes que sa version était juste. Jusqu’à ce que Mattéo raconte sa version aux parents de Léa et de Mattéo réunis. Léa a alors dit : « Bah, peut-être que j’ai un peu inventé. Mon cerveau a tout mélangé, je sais plus trop… » Quelques questions de clarification ont permis de rétablir la vérité des moqueries que s’échangeaient mutuellement Léa et Mattéo.

Pour éviter de commettre des injustices, l’adulte aura à cœur d’entendre les 2 versions de l’histoire, de ne pas plonger dans le drame, la détresse supposée de celui qui se pose en victime, et de ne pas enfoncer celui qui est placé en « bourreau ». Prendre parti risquerait de produire l’effet inverse de celui qui est recherché : une « victime » confortée dans sa position d’impuissance/toute- puissance et un « bourreau » injustement blâmé qui aura envie de se venger …

 

SOS : sortir du face-à-face entre moqueur et moqué !

Mais alors comment un élève qui ne sait plus faire face aux moqueries peut-il compter sur les témoins ados et adultes ?

Si des règles ou des lois existent à propos de la manière de communiquer, le moqué peut y faire référence, le cadre servant de tiers sécurisant entre les membres d’un groupe : lois sur la discrimination, règles concernant le harcèlement, règlement de l’école ou de l’institution… En cas de transgression d’une règle, le moqueur devra assumer les conséquences de ses actes.

Tout ce qui fait tiers sort du face-à-face dangereux. Le moqué peut faire appel à :

  • un témoin parmi ses pairs : « Tu veux bien te mettre à côté de moi, comme ça s’il m’en lâche encore, tu seras là… » ;
  • un adulte qui gère le groupe : « Monsieur, j’en ai marre qu’on me traite de tête de gland… » ;
  • une règle concernant la manière de se parler entre jeunes : « Tu vois le logo Peace qu’on porte tous ? Ben la règle qu’on a décidée ensemble, c’est qu’on ne fait mal ni avec les mots, ni avec les gestes. Tu te souviens ? » ;
  • son groupe : « Ah merde, vous aussi vous trouvez que je suis lourd, les mecs ? » ; « Vous en pensez quoi, de ce qu’elle raconte sur moi ? » ; ou « Vous dites quelque chose, là, s’il vous plaît ? » ;
  • des normes ou l’ambiance du groupe : « Dans notre groupe, on rigole ensemble mais on se moque pas pour faire mal. Donc t’arrêtes ça tout de suite ! » ;
  • un écrit : « Je peux te retrouver le message où tu me dis que tu te foutras plus de mon physique. Tu veux ? » ;
  • une anecdote, une histoire ou un témoignage raconté : « Tu sais, j’ai entendu parler d’une fille qui ne voulait plus venir à l’école, à force de se faire insulter. Elle a fini par se scarifier et ses parents très inquiets ont alerté la direction. (…) » ;
  • un parent ou un adulte extérieur, qui a la responsabilité du jeune et de sa protection.

Faire appel aux témoins peut consister à :

  • demander à un allié d’être présent ou s’en rapprocher ;
  • le regarder pour appeler au secours ;
  • le regarder avec complicité pour recevoir des signes de réassurance, d’affection et d’approbation ;
  • lui demander explicitement son concours : « T’en penses quoi, toi ? » ou « Mais qu’est-ce que tu veux répondre à ça ? » ;
  • expliciter la perception de l’allié, lorsqu’il fronce les sourcils, hausse les épaules, souffle bruyamment pour marquer son désaccord : « T’as pas l’air d’accord, toi hein ?! » ; « Toi aussi, tu trouves ça ridicule ?! » ou « Ben oui, t’as raison, on s’en fout de c’qu’elle raconte ! »

En réponse à une moquerie qui l’a blessée, Élisa a eu recours aux témoins en s’adressant à eux, comme si le moqueur était absent : « Euh, vous croyez qu’il m’aime bien ? À mon avis oui mais il sait pas comment me le dire… » Les témoins ont ri ou souri, ce qui a arrêté le moqueur dans son élan.

Faire appel à un tiers est parfois perçu comme un signe de lâcheté et de faiblesse. Cette réponse est pertinente lorsque le jeune ne trouve pas d’issue à son problème, lorsqu’il se sent harcelé, quand aucun dialogue avec le moqueur n’est possible.

Avec les moqueurs dont le déficit d’empathie est important, il est nécessaire de faire appel à des tiers régulièrement. Qu’il les apprécie ou pas, le moqueur invétéré devra, pour rester intégré, se plier aux normes du groupe en matière de communication. Encore faut-il que ces normes soient explicitées dans le discours des membres du groupe et/ou dans un règlement.

Le groupe de témoins des moqueries reste, après la réaction du moqué à la moquerie, le plus grand levier de maintien ou d’arrêt de vannes blessantes. Les témoins sont « spect-acteurs » et encouragent ou découragent la moquerie, selon qu’ils décident : d’en rire (approbation), de la nier (absence de désapprobation), de la contrer (refus explicite des moqueries qui font mal).

Christelle Lacour

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