Les débuts d’année scolaire sont souvent l’occasion de suggérer aux professionnel-le-s de l’école de nombreux conseils sur la manière de travailler avec les enfants et les jeunes. Une de ces ritournelles revient régulièrement. L’école formerait des êtres sans envie qui ne seraient pas capables de se contraindre. Cela compromettrait leurs études, leur vie et mettrait même notre société en péril. La solution prônée pour y remédier : donner ou redonner aux élèves le goût de l’effort.
La notion d’effort est connotée de manière très positive dans notre société. Imprégnée par la culture judéo-chrétienne, elle a été reprise par le grand élan sportif de la fin du 19e siècle et la création des Jeux Olympiques modernes. Se dépasser, repousser ses limites, vivre des épreuves, voire accepter de se faire mal pour atteindre un objectif, est considéré comme bénéfique et salutaire. Cette vision établit que vivre de la souffrance ou une sorte de violence, endurcit les individus, les rendant encore plus susceptibles de produire des efforts.
Et de tout temps, celles et ceux qui ne font pas ou pas assez d’efforts, ce sont les jeunes ! Cette injonction répétée d’une génération à une autre est assez suspecte. « C’était mieux avant, c’était dur, mais on ne se plaignait pas ! ». Certes, cet « avant » n’était pas une partie de plaisir pour la plupart. Toutefois, invoquer que les jeunes d’aujourd’hui devraient vivre durement pour restaurer une sorte de justice face aux ancien-ne-s est un raccourci facile. D’autant que c’est actuellement le cas. En effet, notre époque est considérablement rude et angoissante : pandémie, inégalités, montée des extrêmes, guerres, pauvreté, crise climatique... Cela a des conséquences directes sur leur santé mentale1.
La souffrance ne crée ni l’effort ni l’envie ni l’intérêt, elle détruit.
Elle devrait être éliminée ou combattue dans tous les domaines et, particulièrement en éducation ! Pourtant, l’école doit aussi stimuler le goût de l’effort des enfants et des jeunes (et des adultes) à condition d’envisager ce concept autrement !
Ce qui crée la capacité à se dépasser et à « se forcer », relève du désir et de l’expérimentation, alimentés, parfois, par le plaisir. L’expérimentation permet d’abord de (se) tester puis de comprendre petit à petit ses aptitudes réelles et celles à acquérir. Aujourd’hui, l’expression consacrée est « sortir de sa zone de confort » c’est-à-dire réussir (ou pas) des choses nouvelles, inhabituelles. À l’évidence, dans un processus d’apprentissage, chacun-e passe par de la frustration, des succès, des découvertes ou des difficultés. Ce sont des étapes nécessaires qui doivent être dosées et accompagnées.
À l’école, les élèves doivent donc vivre des situations inédites qui demandent de travailler seul-e ou en groupe entouré-e-s par des adultes. Ces mêmes adultes doivent en avoir anticipé les différentes phases pour atteindre un résultat (pas toujours celui attendu d’ailleurs). Mais pas que… Il est tout aussi important, pour les élèves, de pratiquer des choses déjà maîtrisées pour les renforcer et les faire évoluer.
Un subtil équilibre au quotidien entre ces deux types de tâches garantit que chaque enfant ressente, dans son travail, de la satisfaction et de la joie à comprendre et à apprendre, au moins une fois sur la journée. Ainsi, il augmente à la fois son estime de soi, sa capacité à fournir des efforts et son engagement dans des activités, même celles qui lui semblent insurmontables. C’est là le véritable désir d’apprendre qui encourage chacun-e à agir, à faire des efforts.
Bien sûr, ce désir n’est possible que si les élèves trouvent du sens dans ce qu’elles-ils font. Lorsque chacun-e comprend pourquoi il est intéressant de travailler à une tâche, même si elle ne plaît pas ou peu, il-elle peut décider de s’y atteler et de la mener jusqu’au bout. C’est le principe même de l’autonomie : vouloir tout ce qu’on fait parce qu’on en saisit le sens et non par peur de l’échec, des mauvais points, des sanctions ou du redoublement.
Choisir de donner une place centrale à l’effort à l’école entraîne, de manière évidente, une révision du système d’évaluation. En effet, si c’est l’effort fourni qui importe et non la quantité de matière restituée suite à un apprentissage, alors seules comptent la progression individuelle et celle du groupe. Ce ne serait plus ce que les élèves apprennent, mais bien à quel point elles-ils apprennent qui serait mesuré par les adultes et par les enfants, premiers et premières concerné-e-s par l’évaluation de leurs propres efforts.
En permettant aux élèves de s’entraîner à se scruter de l’intérieur, à mieux se connaître, à identifier leurs forces et leurs difficultés, l’école travaillerait à les rendre véritablement acteur-trice-s de leurs apprentissages. Cela favoriserait leur engagement. Toutefois être capable d’estimer sa propre progression et celles des autres n’est pas simple et naturel. Cette compétence fine nécessite d’être exercée et accompagnée au quotidien par des adultes patient-e-s.
Le rôle des adultes, et de l’institution, n’est donc pas de donner ou d’inculquer le goût de l’effort aux enfants comme si elles-ils n’étaient que des réservoirs vides, des êtres sans envie. Cela revient à nier le rôle essentiel et compliqué des professionnel-le-s. En effet, à elles et eux de cultiver le désir, de mettre à disposition, de proposer des directions, d’accompagner et soutenir… Bref de chercher en permanence ce qui anime les enfants, de faire en sorte qu’ils-elles s’engagent pleinement dans l’activité et de leur propre initiative.
Car sans le désir, l’effort n’est plus un dépassement, mais une soumission. Alors au lieu de remettre l’entière responsabilité sur les enfants, en leur disant : « Fais un effort ! », sous-entendu : « Fais ceci même si ça n’a pas de sens pour toi ! », réfléchissons à comment faire pour qu’un maximum d’élèves s’intéressent à ce qui est pratiqué en classe, à ce qui peut être dit ou proposé pour provoquer de l’intérêt. Comment prendre en compte les passions et les désirs déjà présents chez eux-elles pour les emmener un peu plus loin ?
L’effort est une chose magnifique qui relève autant de celle-celui qui prétend l’obtenir que de celui-celle qui le fournit. Il est peut-être temps de toutes et tous en faire un petit !
