L'improvisation théâtrale pour l'enseignement : une évidence !

8 septembre 2021 08:52
Par son essence même, l’improvisation théâtrale constitue un outil de premier choix pour accomplir les missions fondamentales de l’enseignant définies par le décret de 1997. Je pense en particulier à la première et plus cruciale d’entre elles : « Promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves » (1). Et pourtant, sa pratique en milieu scolaire reste encore très marginale en Belgique…

Histoire d’un « sous-genre », d’Aristote à Johnstone

Si elle ne s’est figée en discipline spécifique qu’au vingtième siècle, l’improvisation théâtrale est en réalité aussi ancienne que le théâtre lui-même ! Dans sa Poétique, Aristote parlait déjà de « débuts improvisés » pour la tragédie et la comédie grecques (2). D’ailleurs, les Romains la pratiquaient également sans modération dans leurs farces atellanes. Il faudra ensuite l’arrivée de la commedia dell’arte pour remettre à l’honneur ce genre scénique, mais ce dernier ne trouva réellement ses lettres de noblesse que sous la plume de praticiens et théoriciens plus récents, comme Keith Johnstone (3). En effet, le premier véritable match d’improvisation, forme qui est encore la plus largement pratiquée aujourd’hui, eut lieu au Théâtre Expérimental de Montréal en octobre 1977. Et c’est sans doute cette relative récence de l’improvisation en tant que genre théâtral à part entière, qui lui colle cette étiquette de « sous-genre », semblant destiné à demeurer à tout jamais dans l’ombre du Théâtre avec un grand « T ». Méconnue des enseignants, des directions et des élèves, « l’impro’ » a toutefois beaucoup à offrir ! Improvisateur depuis bientôt sept ans, j’ai eu la chance de monter sur la « patinoire » à de nombreuses reprises, de connaître le plaisir d’affronter l’imprévu avec le sourire et de produire un spectacle de qualité, grâce à la confiance en mes coéquipiers, à l’écoute, à l’audace et à la bienveillance. Ce ne sont pas ici de vains mots, et je suis convaincu de l’immense impact de ces années de patinoire sur mon développement personnel d’une part, sur ma pratique professionnelle d’autre part.
(1) Article 6 du Décret définissant les missions prioritaires de l'enseignement fondamental et de l'enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre de la Fédération Wallonie- Bruxelles, 24/07/1997 (2) ARISTOTE, Poétique, 1449a, 5 - 1449b, 10 (3) KEITH JOHNSTONE, Impro : Improvisation and the Theatre, 2012

Mon expérience en tant qu’enseignant

J’enseigne le latin et le grec ancien, depuis cinq ans désormais, dans l’enseignement secondaire de la FWB. Or, qu’est-ce qu’une journée de cours, si ce n’est une représentation publique constante ? Si minutieuse que soit sa préparation pédagogique, chaque professeur.e est amené.e à prendre la parole face à l’assistance, à répondre à des questions inattendues, à intégrer des éléments nouveaux apportés par les apprenants, à tenir compte des humeurs et des envies de la classe, à faire preuve d’une répartie souvent fort appréciée… Bref, à improviser au quotidien ! Pour ma part, je ne serais ni la même personne, ni le même enseignant sans l’improvisation théâtrale. Quant aux élèves – car c’est avant tout à leur développement qu’il faut songer -, l’expérience m’a montré, là aussi, les bienfaits de cette pratique. Dès que j’en ai eu l’opportunité dans l’établissement où je travaille, j’ai eu l’envie de mettre en place des coachings destinés aux élèves des deux dernières années (16 à 18 ans donc). En un an, je voyais systématiquement s’ouvrir et s’épanouir des élèves parfois timides, hésitants et peu sûrs de leurs capacités à prendre la parole lors de la rentrée. Mais l’improvisation fait bien plus que d’apprendre à mieux maîtriser son corps et sa voix face à une audience.

S’adapter constamment : le vrai défi de l’impro’

 Car s’il suffisait d’apprendre à s’exprimer, le confort d’un exposé scolaire préparé à l’avance et relu des dizaines de fois la veille pourrait peut-être suffire... Mais, par sa nature qui consiste à accepter les données nouvelles et à les intégrer dans un but constructif, cette discipline théâtrale oblige à mieux prendre conscience de son environnement et des autres, et à faire preuve de confiance et de cohésion au sein d’un groupe. Assumer ensemble ce qui a été amené et le pousser le plus loin possible sans avoir eu la possibilité de se concerter : voilà toute la beauté et tout le défi de l’impro’ ! Quel acte résolument formateur pour un jeune que de mêler liberté et contrainte, imagination et efficacité dans l’instantané de la scène ! Je ne saurais vous dire la satisfaction éprouvée à voir des élèves d’âges, de classes et de milieux différents parvenir à créer une histoire cohérente, drôle et jouée avec talent face à un public constitué d’une centaine de leurs congénères, parfois sceptiques au moment d’entrer dans la salle. Aussi suis-je convaincu qu’en plus d’avoir sa place en tant qu’œuvre culturelle aux côtés du théâtre, de l’opéra, du cinéma, des musées et de toute sortie extrascolaire de ce type, l’improvisation théâtrale doit absolument être pratiquée dans nos écoles. Ne serait-ce que sous forme d’initiation ponctuelle. (4) Croyez-en mon expérience : tout le monde peut improviser ! Par des exercices variés et ludiques aboutissant à la création d’histoires originales, tous les acteurs du milieu scolaire – les élèves au premier rang - ne pourront qu’en ressortir grandis. Or, n’est-ce pas là notre objectif ? Que dis-je ? Notre mission.
(4) Notons par ailleurs que les études à ce sujet, toutes positives, se sont multipliées ces dernières années et ont été réalisées parfois par des grands noms de la pédagogie, comme Philippe Meirieu (« Le théâtre et l’école : éléments pour une histoire, repères pour un avenir » en 2002).

R. Pirotte

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