Grande chasse au trésor

Les mots de Bruno : éduquer aux émotions

Par Bruno Humbeeck*

La sensiblerie a longtemps été méprisée. Elle était considérée comme une forme de sensibilité extrême et démesurée qui passait pour ridicule aux yeux de ceux qui en faisaient un défaut de fabrication essentiellement féminin du système affectif. L’attention excessive accordée aux états émotifs constituait un écueil éducatif sur lequel venaient s’échouer les éducateurs et les parents “sentimentaux” coupables de se préoccuper outre mesure des états affectifs de ceux qu’ils prétendaient éduquer.


Les temps ont évidemment changé et les émotions ont, maintenant qu’il n’est plus seulement question en “élevant” les enfants de les faire “pousser droit” mais bien de favoriser leur développement personnel parmi les autres, bien meilleure presse. Les émotions sont ainsi devenues de véritables clés de voûte du système éducatif contemporain. La pédagogie positive a même fait de la “joie” un support essentiel du désir d’apprendre à l’école et du plaisir de grandir en famille.


Tout va donc pour le mieux dans le monde des émotions ? Et bien non. Pas si vite... D’abord parce que prétendre qu’il faut se montrer attentif aux émotions de l’enfant et privilégier la joie au détriment des autres états émotifs sans indiquer ce qu’il faut faire pour que cette attention se concrétise et comment s’y prendre pour que l’enfant ne soit pas débordé par des états affectifs qui prennent, par exemple, la forme de crises, cela peut se révéler particulièrement déroutant. Ensuite, parce que, comme on l’a vu récemment, la sensiblerie, évacuée par la porte, risque bien revenir par la fenêtre en prenant le nom d’hyper-sensibilité.


Il apparait donc important de faire point sur la manière dont l’intelligence émotionnelle peut être positivement mise en mouvement de façon à permettre à l’enfant de se comprendre lui-même, de comprendre les autres et de se comprendre parmi les autres en tenant compte des états émotifs qu’il éprouve, de ceux qu’ils provoquent et du rapport qui peut être établi entre les uns et les autres. C’est précisément cela l’intelligence émotionnelle et c’est en la stimulant que l’on parviendra le mieux à tenir à distance cette “sociopathie contemporaine”, cette pathologie “nouvelle génération” que l’on désigne à travers le concept fourre-tout d’hyper-sensibilité.


A travers l’action éducative réalisée sur l’intelligence émotionnelle, il ne sera évidemment pas question d’exiger le refoulement ou la compression des émotions de l’enfant mais de lui apprendre au contraire à en acquérir suffisamment de maitrise pour se montrer capable de les identifier clairement, de les exprimer précisément et de les manifester d’une façon socialement acceptable.


Comment ? Cette éducation émotionnelle, bien entendu, ne s’improvise pas. Il faut d’abord, pour l’éducateur, parent ou enseignant qui souhaite la mettre en mouvement, comprendre ce qu’est une émotion et surtout veiller à ne pas mélanger les états affectifs en emmêlant les émotions brutales et directes (joie, tristesse, colère, peur et de dégout) avec des états d’âme qui correspondent à des états cognitifs plus complexes (inquiétude, chagrin, mépris, etc...) ou avec des attitudes affectives plus durables qui conditionnent toute la vision du monde (terreur, désespoir, haine, etc...) parce que ces états affectifs, différents dans leur nature, ne provoquent pas les mêmes réponses. Il faut ensuite concevoir que l’émotion est un messager dont le silence est généralement pervers. Une émotion tue, condamnée au mutisme, contredite dans sa légitimité ou dans son intensité ou déclarée interdite parviendra toujours à se faire entendre. Elle le fera alors en prenant éventuellement le corps d’assaut ou en prenant la forme de crises de colère incontrôlable.

    
Le mieux est alors de se donner les moyens d’écouter ce qu’elles ont à nous dire. Et pour cela, mieux vaut être correctement outillé. Ce n’est pas si simple, en effet, d’exercer son enfant à la maitrise de ses émotions et de lui permettre d’identifier ce qu’il ressent, de concevoir pourquoi il le ressent et à comprendre pour quoi il l’éprouve et tout cela sans se laisser contaminer soi-même par ses propres émotions ou sans parasiter par ses états affectifs de parents ou d’éducateurs, ceux de l’enfant.


En savoir plus -> https://www.rtbf.be/auvio/detail_tendances-premiere-les-tribus?id=2825390

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* HUMBEECK Bruno est psychopédagogue et auteur de nombreuses publications dans le domaine de la prévention des violences scolaires et familiales, de la maltraitance, de la toxicomanie et de la prise en charge des personnes en rupture psychosociale et/ou familiale. Il travaille à l'université de Mons. 

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