Comment construit-on une leçon qui donne réellement envie d'apprendre ? Une leçon qui ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais qui guide progressivement les élèves vers la compréhension, tout en les rendant acteurs de leurs apprentissages ?
C'est à cette question, que se posent de nombreux enseignants – débutants comme expérimentés –, que Léon Bayers apporte une réponse originale. À travers un récit accessible, concret et riche en images, il partage une vision de l'enseignement fondée sur un principe simple : une bonne leçon est un chemin soigneusement pensé, où chaque étape a du sens et où chaque élève est invité à progresser à son rythme.
Dans les lignes qui suivent, nous vous proposons de découvrir son texte dans son intégralité.
On sonne. Je vais ouvrir. Ma voisine, une jeune enseignante, est sur le pas de la porte. Elle a l’air inquiète, contrariée. Je la fais entrer et nous passons au salon.
Ma voisine se lance de suite dans sa requête.
- Cher voisin, vous qui avez enseigné à de grands comme à de jeunes élèves, pourriez-vous me dire quels sont les ingrédients d’une bonne leçon ? Depuis quelque temps, j’hésite et je ne sais par quel bout commencer la rédaction de mon journal de classe. Résultat, face à la classe, je suis brouillonne et j’ai l’impression que mes préparations de leçons ne sont qu’un chantier perpétuel.
- Ecoutez, dis-je, j’ai bien une petite idée, mais cela fait belle lurette que je me suis éloigné du discours scientifique ambiant. Il n’empêche, comme vous, je me suis posé cette question et j’ai essayé d’y répondre. A ma manière, du moins. Une réplique a été pour moi comme un phare dans la nuit. Il s’agit d’une formule de R.F. Mager, le héraut de la pédagogie par objectifs, dans les années 1980. La voici.
Il était une fois un vieux professeur, toujours entouré d’élèves par milliers … « Mais, comment faites- vous, pour intéresser à ce point vos élèves ? » lui demanda un jour son directeur. « C’est simple », lui dit le vieux professeur. « Je réponds toujours à ces trois questions. Quel est mon but ? Comment l’atteindre ? Comment saurai-je si je l’ai atteint ? »
- D’accord, d’accord, rétorque ma jeune collègue, mais ceci n’est que théorie. En pratique, comment mettez-vous en musique la tirade du vieux professeur ?
- Vous avez raison, dis-je. Pour ma part, j’ai transformé ce propos en une image. Faire une leçon, c’est construire un escalier du savoir. En haut de l’escalier, il y a l’objectif à atteindre et les marches de l’escalier constituent la méthode. Mais, il y a plus. Mon escalier du savoir sera revêtu d’un tapis rouge qui incitera les élèves à la montée. Chaque élève, en outre, devra gravir cet escalier. L’action de chacun est primordiale. Enfin, mon escalier du savoir, je le ferai redescendre et remonter par mes élèves. De façon déguisée, bien sûr, pour ne pas décourager mes troupes. Tout cela, pour assurer une maîtrise parfaite, par chaque élève, de l’objectif visé.
Comme, à plusieurs reprises, j’avais observé ma jeune voisine, dans son jardin, un arrosoir à la main, il me vient une idée.
- Prenons un exemple, dis-je. La connaissance de l’arrosoir.
Avant que ma voisine ne déchante, je poursuis mon propos.
- Choisissons d’abord le tapis rouge pour notre escalier du savoir. Nous sommes en 2050 ! Il est démontré depuis longtemps que l’arrosage par microgouttes, intégré au sol, est de loin le plus écologique. Malheureusement, vu son prix élevé, ce système n’est guère majoritaire dans tous les jardins du royaume. Pour le bien de la planète, une réforme s’impose. En l’absence d’un système microgouttes, l’arrosage des jardins ne pourra plus se faire à l’aide d’un jet d’eau particulièrement dispendieux, mais exclusivement à l’aide de la simple technique de l’arrosoir classique de jardin. Un arrosoir de jardin ? Cela fait des lunes que les consommateurs n’ont plus vu d’engins de ce type, sur les rayons des jardineries. Peu importe, il va falloir achalander le marché. Oui, mais voilà, en 2050, seuls quelques usiniers savent encore fabriquer des arrosoirs « manuels » de jardin. Et, comme toujours, des marchands peu scrupuleux, vont inonder le marché avec des arrosoirs non fonctionnels. Le
consommateur doit être éduqué, au plus vite. Il doit avoir dans l’œil le modèle du bon arrosoir de 7 litres. Heureusement, l’agence nationale des consommateurs a construit un escalier du savoir, façon vieux professeur entouré d’élèves par milliers. C’est un grand privilège et un grand honneur. Vous allez pouvoir, en avant-première, gravir cet escalier du savoir et faire partie de l’élite des arroseurs de jardins.
- Maintenant que le tapis rouge est déroulé, dessinons l’escalier du savoir. Trois critères sont essentiels à la compréhension du fonctionnement de l’arrosoir de jardin. Une hampe d’arrosoir bien droite, une poignée ergonomique, une hauteur de hampe qui dépasse le niveau de la cuve. Cela fait trois marches, une quatrième marche fera office de synthèse. Allons-y.
Marche 1. Voici un arrosoir mis en vente dans une jardinerie. Une poignée fonctionnelle permettant une
prise aisée de l’arrosoir, une contenance correcte et … un tuyau terminé par une pomme percée de petits trous pour laisser passer l’eau, mais dont l’ensemble est recourbé vers le sol. Consigne donnée à chaque élève. Allez arroser les poireaux et les choux plantés tout au fond du jardin. Résultat. Chaque élève reviendra avec de l’eau dans les bottes et constatera le caractère imparfait de cet arrosoir.
Marche 2. Cette fois, nous présentons un arrosoir usiné de la sorte. Un arrosoir d’une contenance de 7
litres d’eau, un tuyau fonctionnel dépassant le niveau supérieur de la cuve de l’arrosoir et qui ne laissera pas échapper l’eau lors d’un déplacement horizontal, mais … une poignée vraiment mal fichue. Consigne. Sans perdre une goutte d’eau lors du transport, allez arroser cette plate-bande, là-bas. Résultat. Le constat sera vite établi. Il faut s’appeler Hercule pour transporter à l’horizontale pareil arrosoir rempli à ras bord.
Marche 3. Un arrosoir avec une poignée tout à fait fonctionnelle, une contenance correcte de 7 litres,
mais un tuyau beaucoup trop court, à peine arrivant à la moitié de la cuve de l’arrosoir. Impossible donc de remplir complètement le contenu de l’arrosoir. Consigne. Allez remplir d’eau cette cuve d’une contenance de 49 litres. Découragés, les élèves, après avoir effectué les 7 voyages qui arithmétiquement devraient suffire à remplir la cuve, constateront que le travail est loin d’être terminé.
Marche 4. Nous présentons un arrosoir parfaitement correct avec une poignée ergonomique, un tuyau
droit dont l’extrémité dépasse le niveau de la cuve et une contenance correcte. Consigne. Vantez les caractéristiques fonctionnelles de cet arrosoir et démontrez que ce modèle recevrait le label de conformité, délivré par l’agence nationale des consommateurs.
- Chère voisine, continuai-je, ce n’est pas encore l’heure de nous endormir sur nos lauriers. Nos élèves, certes, sont arrivés au sommet de l’escalier du savoir, mais leur travail n’est pas encore terminé. Nos élèves auront à redescendre l’escalier pour mieux le remonter. Et ici, les verbes reconnaître et ajuster vont être précieux.
Reconnaître. Voici une vingtaine d’arrosoirs parmi lesquels certains sont conformes et d’autres non.
Dans le lot, il y a des attrapes et des arrosoirs parfaitement conformes mais non encore rencontrés. Ainsi des arrosoirs d’une autre couleur que le vert sombre classique, des arrosoirs anciens en aluminium trempé, des arrosoirs pour plantes d’appartement … A nos élèves de déterminer dans cette collection d’arrosoirs, ceux qui méritent ou non le label de conformité, tout en justifiant leurs réponses.
Ajuster. Ici, nous transformons nos élèves en designer en herbe. Voici un arrosoir mal fichu. Quels sont
ses défauts ? Ajustez le tout et redessinez cet arrosoir revu et corrigé pour qu’il obtienne le label de conformité.
Toc, toc. On frappe à la porte-fenêtre du salon. Une jolie petite frimousse nous fixe. Lucas, le petit garçon de ma voisine est passé par l’ouverture de la haie entre nos deux jardins. Il réclame sa maman. Ma voisine me quitte.
Un jour, peut-être, à la demande d’un ou d’une de ses collègues qui lui posera la même question « Comment construit-on une leçon ? », ma voisine lui répondra-t-elle ceci.
- D’abord, il faut bien cerner l’objectif à atteindre, le placer en haut de l’escalier du savoir. Cet escalier du savoir sera construit avec des marches calibrées, à hauteur de jambes enfantines. Cet escalier, de plus, sera revêtu d’un tapis rouge qui incitera à la montée. Il faudra permettre à chaque élève de monter cet escalier, marche après marche. Enfin, après la montée, une redescente de l’escalier du savoir via les verbes reconnaître et ajuster consolidera encore l’acquis de chaque élève.
Léon Bayers
Un vieux professeur
P.S. Les personnages évoqués sont imaginaires, à l’exception du vieux professeur.