Pratiquer le dehors dans l’enseignement supérieur, c’est possible de différentes façons et bénéfique pour tout le monde : étudiant·es, enseignant·es et futur·es bénéficiaires. Voici quatre expériences glanées en dehors des murs.
- Article de Céline Teret, publié en juin 2026 dans le magazine Symbioses n°147.
Dernière montée à travers bois pour atteindre la zone de bivouac lovée entre les arbres, dans le Brabant wallon. Sac sur le dos, la dizaine d’étudiant·es de la Haute École Léonard De Vinci viennent de parcourir 18 km à pied depuis les portes de Bruxelles, accompagné·es par Simon de l’asbl Les Cotylédons. Cette journée de marche, suivie d’une nuit en forêt, s’inscrit dans le cadre de l’option « nature » de De Vinci, à savoir une semaine entière d’activités en extérieur proposée aux 3e bachelier « éducateur spécialisé en activités socio-sportives ».
Pascale Dara, l’une des deux enseignant·es à la coordination de cette option, raconte : « La nature, elle est là, tu t’immerges dedans, tu vis le moment. Pour respecter la nature, il faut la connaître. C’est une responsabilité de l’enseignement supérieur que de mettre nos étudiants au contact de la nature. Puis, ça va démultiplier l’impact, car nos étudiants seront au contact d’enfants et d’adultes au cours de leur parcours professionnel. » La veille, l’enseignante a emmené le groupe dans un parc, pour des moments d’introspection et d’observation faisant appel aux 5 sens. « Ils expérimentent pour se faire leur propre idée. Ensuite, ils prendront ce qu’ils veulent. C’est important aussi d’apprendre à s’y ressourcer, pour être disponible pour les autres, surtout avec les métiers qu’ils exerceront. »
Aymeric, étudiant, partage : « La nature, c’est une autre approche dans la prise en charge éducative, une autre façon de voir la vie. La nature est éducative, elle est pleine de défis pour l’enfant. Surtout qu’avec la réduction des espaces verts et l’augmentation des temps d’écran, les jeunes sont moins connectés à la nature. » « Et nous aussi, ici, on prend des distances avec les écrans pendant une semaine, ajoute Liza. C’est un temps pour soi, on revient à nos valeurs. »
Après avoir monté les tentes, le groupe glane du bois pour la prochaine activité : l’allumage du feu. Les étudiant·es s’y essaient avec l’animateur des Cotylédons. Tom est ravi : « Ici, on découvre comment utiliser la nature avec nos futurs publics sans artifices, comment se débrouiller avec ce qu’il y a sur place. Puis, ça crée des liens, ça nous apprend l’esprit d’équipe. »
En dehors de cette semaine en nature, leur prof, Pascale Dara, leur donne cours dehors « le plus souvent possible ». Liza avoue « mieux apprendre en extérieur et être plus concentrée. On devrait faire ça plus souvent, pour profiter aussi de ce que nous offre le dehors. »
Cours dehors, c’est aussi ce que propose à ses étudiant·es Lara Vanderstichelen, maître-assistante et coordinatrice développement durable à l'École pratique des hautes études commerciales (EPHEC). Chargée de cours sur la transition écologique et sociale des entreprises, elle pratique le dehors de différentes façons, selon ses objectifs : « Il y a donner cours dehors, pour le bonheur de sortir des quatre murs. C’est le niveau de base des pratiques du dehors. C’est assez simple, bien qu’il faille quand même bien préparer. Il n’y a pas d’ordinateur, de projecteur, il faut prévoir des photocopies, plastifier les supports, etc. Pour quasi chacun de mes cours, j’ai une version indoor et une version outdoor. En fonction de la météo, notamment, je choisirai l’une ou l’autre. » Une autre façon de faire, poursuit l’enseignante, est « d’établir des liens entre la matière et ce qui se passe autour de nous. » Exemple : pour aborder les Objectifs du développement durable (ODD), elle propose à ses étudiant·es de faire une balade sur le campus en observant les liens possibles entre ce qu’ils et elles voient (restaurants, commerces ) et les ODD.
« J’aime aussi utiliser les sorties pour attirer l’attention des étudiants sur leur déconnexion du vivant, poursuit l’enseignante. Je leur demande de lister les marques de voiture et les essences d’arbres que nous croisons sur notre chemin. C’est une façon concrète de faire certains constats et d’inviter à réfléchir à leurs valeurs. Le dehors permet des espaces plus propices à une réflexivité, des échanges plus constructifs et le développement de compétences personnelles, comme l’empathie. »
Lara Vanderstichelen a aussi collaboré avec l’association Schumacher Sprouts Belgium (voir adresses utiles) pour l’élaboration d’un atelier pédagogique « Enseigner au dehors : élargir les horizons de l’apprentissage ». Cet atelier explore différentes approches pour convertir un cours théorique en une expérience en plein air dans le supérieur.
« Face aux enjeux sociétaux actuels, au déficit de nature, à la perte de l’expérience vécue, à la difficulté à faire collectif, il me semble que l’assistant·e en psychologie a un rôle fondamental à jouer. Et ce rôle peut, bien souvent, se déployer en dehors des sentiers habituels de l’accompagnement psychosocial. Et comment comprendre réellement l’intérêt de ce type d’approche autrement qu’en le vivant soi-même ? »
Ces mots sont ceux de Simon Dubetz. Il donne, à la Haute École Léonard de Vinci, un cours intitulé « Approches par la nature et l’aventure au service de l’assistant·e en psychologie ». Destiné aux étudiant·es de BAC 3 « assistant·e en psychologie », il s’articule en quatre temps : un volet théorique autour de l’importance de la (re)connexion au vivant et à l’expérience ; une sortie dans un parc bruxellois pour expérimenter la pratique psy en marchant ; la découverte de pratiques inspirantes avec des intervenant·es externes (arts martiaux et zoo-thérapie) ; et enfin, le clou de ce cycle, une immersion d’une journée en forêt. « L’occasion pour les étudiants de se reconnecter au vivant, en goûtant des plantes sauvages, en sortant des chemins… » Et d’expérimenter de vivre 10 heures hors connexion, sans montre, ni téléphone. Durant cette sortie, étudiant·es et enseignant·es grimpent au sommet des arbres, accompagné·es par un professionnel de l’asbl D’une cime à l’autre.
« En haute école, on est encore très “à l’intérieur des murs”, explique Simon Dubetz. L’idée des pratiques du dehors est de s’ouvrir pour être plus en lien avec le milieu qui nous entoure. Ça ne veut pas dire aller d’office en forêt, ça peut se faire aussi dans un parc, en ville. S’ils sont parfois surpris au début, les étudiants sont très réceptifs et comprennent vite l’intérêt d’aller dehors, notamment au regard de leur futur métier. »
Et on a posé la question, justement, à quelques étudiantes. « La nature, de base, on n’imaginait pas que ça pouvait être un moyen thérapeutique, lance Lola. C’est très différent que d’être en face à face avec une personne dans une pièce. C’est moins confrontant, plus pratique et plus concret. » Et une copine d’ajouter : « La nature apporte aussi d’autres idées, d’autres images. Par exemple, pour prendre conscience, lors d’un accompagnement psychosocial, qu’une situation peut évoluer, on observe la nature qui évolue elle aussi avec le temps... »
A la Haute Ecole Libre Mosane (HELMo), à Liège, David Gabriel donne des cours d’économie sociale, gestion de projets, dynamique de groupes, vie collective et participation, à des futur·es assistant·es sociaux·ales et éducateur·rices spécialisé·es. Il coordonne égale-ment la Cellule Transition de l’HELMo. « Les pratiques du dehors permettent de toucher aux enjeux écologiques et d’intégrer des thématiques de transition dans les cours de façon beaucoup moins hors sol qu’en parlant. » Avec ses élèves, en fonction de la taille des groupes, il pratiquera le dehors de différentes façons. « Avec les petits groupes de 20, on va par exemple au parc, pour expérimenter la dynamique de groupe tout en se reconnectant au vivant. En auditoire de 200 étudiants, on va plutôt se déplacer jusqu’aux Grignoux, un cinéma vivant les principes de l’économie sociale, pour regarder un film qui fera des liens entre nos modes de fonctionnement et la nature. Avec les futurs éducateurs spécialisés, nous allons mettre les étudiants en mouvement pour qu’ils expérimentent la vie collective et découvrent des lieux emblématiques en la matière : coopérative, tiers-lieu, habitat groupé… L’idée est de sortir les étudiants de l’établissement, d’aller à la rencontre d’autres personnes et lieux sur le territoire. On les ouvre à ce qui se passe autour d’eux. »
Pour l’enseignant, il s’agit de « déminéraliser les lieux d’enseignement. On impose à nos jeunes d’être huit heures assis sur une chaise… On a tous besoin d’une reconnexion au dehors. Les pratiques du dehors donnent du plaisir et ramènent de la légèreté. Les étudiants sont alors beaucoup plus réceptifs. » David Gabriel souligne aussi l’intérêt de renouer avec le temps long : « On fait un détour en prenant soin de travailler la rencontre et le bien-être. Un détour qui permet de gagner du temps par la suite. »
Ce que racontent ces différentes expériences de pratiques du dehors, c’est qu’il est possible « d’enseigner autrement dans le supérieur, en donnant de la place à la créativité », partage Simon Dubetz. Possible d’allier l’approche sensible aux méthodes scientifiques et rationnelles appliquées traditionnellement dans le supérieur. Possible, aussi, de vivre d’autres façons d’être en lien avec les étudiant·es, aussi : « On a une autre posture, souligne David Gabriel. On vit un moment d’interaction plus égalitaire, la prise de parole est plus libre. C’est aussi une façon de montrer que ces bienfaits apportés par le dehors peuvent aussi fonctionner avec leurs futurs publics. »
« Lors des sorties en nature, on ne détient pas le savoir, les étudiants en ont un aussi, explique l’enseignante Pascale Dara. Ces regards croisés sont riches. » Quant à Liza, son étudiante, elle partage : « La relation est différente avec les profs. Il y a toujours un cadre clair, mais il n’y a pas de jugement dans la nature. On est nous-même, on s’écoute. »
« Quand je suis dehors, c’est le bonheur pour moi et mes étudiants, partage Lara Vanderstichelen. Je crois que la joie est un acte de résistance dans le contexte actuel, morose, d’autant que je ne leur apporte pas forcément de bonnes nouvelles… J’estime que j’ai un devoir de prendre soin d’eux, de leurs émotions, de leur bien-être. Je m’appuie sur ces sorties-là pour que ce soit chouette et surprenant, pour cultiver la joie avec eux. »
Article de Céline Teret, publié en juin 2026 dans le magazine Symbioses n°147.